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mercredi, 19 février 2020

Le Cas Richard Jewell

   L'adaptation de cette histoire vraie sur grand écran est prévue depuis des années... mais pas avec les mêmes acteurs (Leonardo DiCaprio a d'abord été envisagé pour incarner l'avocat) ni le même réalisateur, puisque c'était Paul Greengrass qui, à l'origine, devait assurer la mise en scène. Et pourtant... le résultat projeté depuis ce mercredi sur nos écrans est incontestablement un film eastwoodien.

   Le réalisateur quasi nonagénaire s'est attaché à des "Américains d'en-bas", cette petite classe moyenne (blanche...) patriote, honnête et travailleuse, parfois victime du "système". Il est intéressant de noter qu'il a soigné la manière de filmer son personnage principal, magnifiquement incarné par Paul Walter Hauser (qu'on a pu apercevoir dans Moi, Tonya et Blackkklansman). Au début de l'histoire, cet homme encore jeune, obèse, vivant chez sa mère, est présenté comme un brave type qui n'a pas eu de chance. C'est un homme serviable, très soucieux du respect de la loi, mais maladroit et, à dire vrai, parfois ridicule, à tel point qu'il a été viré de ses boulots précédents : policier municipal et agent de sécurité sur un campus universitaire. La tenue des Jeux Olympiques d'Altanta (en 1996) est l'occasion pour lui de retrouver du travail... et de se rendre (croit-il) utile à la société.

   Durant toute la première partie du film, il m'a semblé que Clint filmait souvent Richard Jewell en plongée, le montrant comme écrasé par le regard des autres et une société moderne qui méprise les "losers" dans son genre. Par contraste, à la fin, quand cet antihéros a recouvré le respect qui lui était dû, il semble davantage filmé en contre-plongée.

   Entre ces deux points, on va suivre Jewell de son petit moment de gloire à sa descente aux enfers, puis à sa réhabilitation (tardive). Clint en profite pour réciter ses gammes, à travers la dénonciation des médias et de l'action gouvernementale.

   La mise en scène du harcèlement et du lynchage médiatiques, sans être d'une ébouriffante nouveauté, place bien le personnage principal au coeur d'un maelstrom dont il a toutes les peines à s'extraire. De surcroît, le bonhomme, un patriote qui vénère les forces de sécurité, croit bon de tout faire pour faciliter la tâche des enquêteurs, quitte à nuire à son propre cas. Si l'on ajoute le fait qu'il a caché une partie de son passé (peu reluisant) à son avocat et qu'il ne respecte guère ses consignes de prudence, on comprend que les apparences aient pu être contre un homme bon, innocent mais frustre.

   Eastwood brosse un portrait sans complaisance des médias dominants de l'époque (télévision et presse écrite), en y ajoutant sa patte. Ainsi, alors que c'est la presse locale qui a le plus souvent dérapé dans cette affaire (la presse nationale de qualité se montrant plus circonspecte), dans la revue des approximations journalistiques, le cinéaste républicain glisse un extrait du très démocrate New York Times...

   Avec son scénariste, il a bâti un personnage particulièrement antipathique, celui de la journaliste arriviste qui joue de ses charmes, très bien interprétée ceci dit par Olivia Wilde (qui incarna "Treize" dans la série Dr House). Aux Etats-Unis, la manière dont cette journaliste (décédée en 2001 d'une surdose de morphine) est portraiturée dans le film a suscité la controverse. Et puis... je me demande dans quelle mesure ce vieux grigou de Clint n'a pas aimé diriger dans un rôle à la limite de la misogynie une comédienne qui fut une ardente supportrice de Barack Obama, président que notre Dirty Harry ne portait pas du tout dans son coeur...

   Mais revenons au contenu du film. Pour être honnête, je me dois d'ajouter que le scénario offre une perspective d'évolution à ce personnage féminin détestable. Il est toutefois remarquable que les deux protagonistes qui, dans nombre de fictions hollywoodiennes, personnifieraient le Beau et le Bien (la ravissante et ambitieuse journaliste et le ténébreux agent du FBI), vont ici incarner les sources de nuisance et la malhonnêteté. Face à eux, l'ex-policier obèse et sa mère courageuse (formidablement jouée par Kathy Bates, ce qui lui a valu une nomination aux Oscar) sont broyés par le système, en particulier par le FBI.

   A travers lui, le républicain Eastwood s'attaque au Gouvernement fédéral (l'Etat, dirions-nous en France), qu'il trouve trop intrusif, au point qu'il menace les libertés fondamentales. Je laisse chacun découvrir comment les employés du Département de la Justice manipulent leur principal suspect (très coopératif) à ses dépens. Précisons qu'à l'époque des faits, les Etats-Unis sont présidés par le démocrate Bill Clinton, ce qui rend la dénonciation eastwoodienne du gouvernement un peu moins objective...

   D'ailleurs, le réalisateur ne masque pas ses convictions. Je pense que, pour les spectateurs états-uniens, elles sont évidentes. Un premier indice se trouve dans une discussion que Richard Jewell a avec son avocat franc-tireur (excellent Sam Rockwell). Pour éviter toute mauvaise surprise, celui-ci lui demande s'il n'appartient pas ou n'a pas appartenu à un mouvement sectaire ou une association prônant des opinions minoritaires extrémistes. Vu que le gars a planqué tout un arsenal chez lui, il est vite question de la NRA (National Rifle Association). Presque ingénument, le héros demande en quoi l'appartenance à la NRA serait un fait "minoritaire"...

   On peut compléter par deux séquences plus tardives. La première est centrée sur la conférence de presse donnée par la mère (au bord des larmes). Sur l'estrade, le pupitre est entouré de deux drapeaux, celui des Etats-Unis à gauche, celui de l'Etat de Géorgie à droite. Seuls l'avocat et la mère sont présents à proximité du micro, devant un parterre de journalistes. Sans surprise, la mère est assise sur une chaise disposée juste à côté du drapeau géorgien, tandis que l'avocat parle, debout, au centre, entre les deux drapeaux, personne n'étant assis à côté de "Stars and Stripes", signe que l'Etat (le Gouvernement fédéral) abandonne les petites gens. Après son discours (modéré), l'avocat va prendre place sous la bannière étoilée, tandis que la mère s'exprime au pupitre : c'est au nom des valeurs fondamentales de l'Amérique que l'avocat franc-tireur a défendu un innocent broyé par la machine.

   La symbolique est tout aussi forte au cours de la séquence se déroulant dans les locaux du FBI, à Atlanta. Ainsi, dans la salle d'attente, le réalisateur filme le héros et son avocat avec, à l'arrière-plan, l'ancien drapeau confédéré. Quelques minutes plus tard, à l'issue d'un entretien qui voit enfin Jewell s'affirmer face à ses contradicteurs (et, accessoirement, donner une petite leçon de droit à un trio de juristes), la scène se conclut par la sortie du duo, la caméra s'attardant sur la porte vitrée, sur laquelle est gravée la devise du FBI : "Fidelity, Bravery and Integrity", autant de valeurs que l'accusé (à tort) a chevillées au corps, alors que les employés du gouvernement ne les ont pas respectées.

   La sensibilité d'Eastwood est perceptible aussi au niveau de ce qui ne se voit pas. Ainsi, si la foule qui assiste aux concerts à Atlanta est clairement multiethnique, tous les principaux protagonistes de l'histoire (policiers, agents du FBI, journalistes, avocats...) sont des Blancs non hispaniques ce qui, même si l'intrigue se déroule il y a 24 ans, ne laisse pas d'interroger, compte tenu de la composition de la population de la ville. Les Noirs sont systématiquement placés au second plan de cette histoire. Mais, surtout, il faut attendre la toute fin du film pour découvrir l'identité du véritable poseur de bombe, dont on se garde de nous dire que c'est un catholique blanc suprémaciste...

   Il reste que cette lutte contre l'injustice a été menée par des "outsiders" (un obèse viré de la police, un avocaillon sans succès et une immigrée russe). J'ai pris beaucoup de plaisir à voir le pot de terre combattre le pot de fer. Sur le plan technique, c'est un très bon film, bourré de qualités... mais c'est une oeuvre "engagée" dans tous les sens du terme.

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