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vendredi, 21 juillet 2017

Un Vent de liberté

   Une partie de la critique a fait la fine bouche devant ce film iranien. Pourtant, depuis une vingtaine d'années, on ne nous a pas épargné les engouements factices pour des productions parfois d'un ennui sidérant. On a de plus comparé ce film aux oeuvres d'Asghar Farhadi (notamment Une Séparation), en sous-entendant que cela y ressemblait, en moins bien.

   Je trouve que c'est injuste. Le réalisateur (Behnam Behzadi) n'est pas un maladroit et il a déjà fait ses preuves en tant que scénariste (sur Half Moon). Il est vrai que certains des acteurs ont été vus chez Farhadi, notamment la principale, Sahar Dolatshahi (qui a un très joli sourire) :

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   Elle incarne une femme célibataire, sans enfant, qui dirige son propre atelier de couture, dans lequel travaillent uniquement des femmes. C'est peut-être ce personnage indépendant (pour l'Iran) qui a déconcerté. Pourtant, le réalisateur n'en a pas fait une virago ni une révolutionnaire ; on a visiblement donné à l'actrice la consigne de jouer en douceur (surtout au début)... ce qui n'exclut pas la fermeté.

   Elle en a bien besoin dans le contexte familial. C'est elle qui s'occupe principalement de sa mère, avec laquelle elle habite. Celle-ci souffre gravement des bronches, un mal qu'accentue la pollution de Téhéran. Notons que la ville est très bien filmée, pas tant du dessus qu'au ras du goudron, avec son bouillonnement d'activités. (Les spectateurs attentifs remarqueront, comme dans d'autres films iraniens urbains, la forte présence de voitures de marque française.)

   Niloofar doit surtout gérer des relations un peu tendues avec ses aînés. Sa soeur est un modèle de respectabilité, mariée et mère de deux enfants (dont une superbe adolescente, subrepticement rebelle et dotée de sourcils impressionnants !). C'est sans doute une femme au foyer, qui ne songe pas à "s'amuser" dans un atelier... Le frangin gère (difficilement) une boutique de prêt-à-porter. On est dans la petite bourgeoisie, qui a du bien (immobilier), mais qui dégage peu de revenu.

   Les tensions familiales s'exacerbent quand il est question d'envoyer la mère souffrante à la campagne. Qui va s'en occuper ? L'idée est d'éviter de payer une infirmière ou une aide à domicile. Les deux aînés vont se liguer contre la benjamine, d'autant plus que Farhad (le frère) a des soucis financiers (contrairement à sa soeur, dont l'atelier tourne à plein régime ; il est même question de l'agrandir).

   L'intrigue prend deux directions. Il y a d'abord le conflit, de moins en moins sous-jacent, entre Niloofar et ses aînés. Le réalisateur, habile, évite de tomber dans le manichéisme. Même s'il y a une part d'égoïsme dans l'attitude de Farhad et de la soeur aînée, on nous fait comprendre quelles sont les contraintes qui pèsent sur eux. Chaque personnage a sa chance. Le film montre surtout l'incompréhension qui s'est installée entre Niloofar et les autres. Elle reçoit toutefois le soutien de sa nièce, dont on sent qu'elle souhaite, à l'avenir, ressembler plutôt à sa tante qu'à sa mère.

   Le deuxième volet de l'intrigue est la relation sentimentale qui (re)naît entre Niloofar et un entrepreneur très séduisant, gentil, compréhensif, qu'elle connaît depuis l'adolescence. Il est revenu travailler au pays et semble vouloir refaire sa vie à Téhéran. Là aussi le réalisateur s'écarte du chemin balisé qui s'offrait devant lui pour s'engager dans une intrigue amoureuse qui se complexifie, notamment en raison du contexte familial de Niloofar. Mais l'un des personnages a un secret, dont le dévoilement va faire rebondir l'histoire.

   J'ai beaucoup aimé. Comme d'autres oeuvres du Moyen-Orient, celle-ci réussit l'exploit de bâtir un portrait de la société iranienne, à partir d'histoires de la vie privée, par petites touches. Ce n'est certes pas le film de l'année, mais c'est l'un de ceux à voir en ce moment.

mardi, 11 juillet 2017

Le Caire confidentiel

   Cette coproduction occidentale a été tournée principalement en arabe, à Casablanca, mais, de l'avis de ceux qui connaissent Le Caire, on a vraiment l'impression qu'elle a tournée en Egypte. La mise en scène fait ressortir l'image d'une ville grouillante, foisonnante, aux écarts de richesse importants. Les projets immobiliers lancés par des proches du président Moubarak s'enchaînent, alors que dans les taudis s'entassent des immigrés soudanais, soutiers de la croissance économique égyptienne.

   Le noeud de l'intrigue est l'assassinat d'une chanteuse tunisienne, auquel semble être mêlé un ami du fils du président. (L'histoire s'inspire du meurtre de Suzanne Tamim, une chanteuse libanaise.) Des pressions sont exercées sur les policiers pour clore rapidement l'affaire, au besoin en concluant au suicide. La chose semble faisable, puisque tous les membres des forces de l'ordre sont, à un degré ou à un autre, véreux. Il est de même pour la justice. Ajoutez à cela des entrepreneurs magouilleurs et des politiciens corrompus, et vous aurez une idée de l'ambiance dans laquelle baigne l'histoire. C'est dire si cet assassinat n'était pas destiné a priori à déclencher une tempête.

   Le petit grain de sable qui va enrayer la machine est une femme de ménage soudanaise, qui travaille dans l'hôtel Hilton où a eu lieu le meurtre. Elle n'a pas vu le crime se dérouler, mais elle a entendu une dispute et vu deux personnes sortir, à quelques minutes d'intervalle, de la chambre où se trouvait la chanteuse. On va la suivre pendant tout le film, entre son travail, sa vie dans un taudis où se sont regroupés d'autres immigrés soudanais comme elle, ses relations avec la police et sa fuite. L'actrice (inconnue) qui l'interprète s'appelle Mari Malek.

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   L'autre acteur sur les épaules duquel repose l'intrigue est Fares Fares, qui incarne le capitaine Noureddine Mostafa, un flic un peu moins malhonnête et un peu plus consciencieux que les autres. Il est vraiment excellent, à la hauteur des acteurs américains et français que l'on a vus dans les polars des années 1960-1970-1980. Le scénariste n'a pas choisi d'en faire un chevalier blanc de la police, ce qui aurait peut-être manqué de réalisme. L'officier va basculer "du bon côté" en partie pour une raison sentimentale : il s'amourache de la meilleure amie de la victime, qui est évidemment une femme fatale. A partir de là, sa petite vie peinarde va diablement se compliquer, comme l'intrigue, qui nous plonge dans la société égyptienne contemporaine de manière vertigineuse.

   C'est de surcroît bien réalisé. Il y a beaucoup de scènes de tension, très bien conçues, sans que la violence soit explicite. On sent que chaque personnage doit gérer des contraintes, qui pèsent sur la résolution de l'enquête. Comme de nombreuses scènes se déroulent le soir ou la nuit, on a droit à de beaux plans de vie urbaine. Le réalisateur a réussi à créer une ambiance, un élément indispensable dans ce genre de film.

   C'est une pépite de l'été, à ne pas rater si vous avez l'occasion de la voir.

lundi, 10 juillet 2017

Cherchez la femme

   Nous devons cette comédie sociale à une jeune femme d'origine iranienne, Sou Abadi. Son originalité est de faire se télescoper deux milieux que des Occidentaux mal informés pourraient penser proches, mais que beaucoup de choses séparent. Le héros Armand est le fils de réfugiés iraniens laïques, vivant dans le XVIe arrondissement de Paris, alors que l'héroïne Leila est issue d'un couple mixte (sans doute franco-algérien) et vit dans une cité de banlieue. C'est à Sciences Po que les amoureux se sont rencontrés, sans que les familles en soient informées. J'ai trouvé les deux acteurs (Félix Moati et Camélia Jordana) très convaincants.

   Les ennuis commencent quand Mahmoud, le frère de Leila, revient du Yémen converti au salafisme. Dans la cité, il fréquente de jeunes barbus qui ont les mêmes idées rétrogrades que lui. Le portrait qu'en fait la réalisatrice est assez nuancé. A l'aide de petites touches, elle montre que chacun des quatre copains a des raisons différentes d'adhérer au fondamentalisme. Mahmoud (William Lebghil, très bon) est un peu perdu ; il semble en quête d'absolu, en tout cas d'un sens à sa vie. C'est pour cela qu'il est tombé sous la coupe du caïd du quartier, pour qui la religion est un moyen de garder le contrôle. Son acolyte l'a sans doute suivi sans réfléchir, lui qui continue à fumer du shit en douce ! Mais le plus beau de la bande est Fabrice, un converti qui voit dans l'islam intégriste un moyen de s'élever socialement (dans le quartier). Il est au coeur d'un running-gag : alors qu'en changeant de religion, il a pris pour prénom Farid, presque toutes ses connaissances continuent à l'appeler Fabrice...

   Du côté des Franco-Iraniens, on a des parents juristes, bourgeois, madame portant la culotte. Elle s'est d'ailleurs mise en tête de marier son fils chéri, qui a jusqu'à présent fait échouer toutes ses tentatives. Cette partie-là de l'histoire fonctionne moins bien, notamment en raison du manque de naturel d'Anne Alvaro, qui incarne la mère. La comparaison de son histoire personnelle (musulmane, elle a fui l'intégrisme) avec celle de jeunes Françaises qui choisissent de porter le voile, ne manque toutefois pas d'intérêt.

   C'est donc un voile intégral qui va faire rebondir l'intrigue. Il est la source de plusieurs quiproquos, sur lesquels repose l'essentiel de l'humour. Il y a bien sûr Mahmoud qui va tomber amoureux de la mystérieuse Shéhérazade. Il y a aussi les parents d'Armand, qui s'inquiètent de son intérêt soudain pour l'islam... et de la présence, dans le quartier, d'une intégriste sans doute envoyée par Téhéran pour les tuer ! Même le petit frère de Leila et Mahmoud s'y laisse prendre, lui qui finit par croire que sa soeur est devenue lesbienne !

   Cela donne un ensemble hétéroclite, qui fonctionne plutôt bien. Toutes les scènes ne sont pas réussies, mais j'ai souvent ri et, mine de rien, cette comédie est plus réfléchie qu'elle n'en a l'air.

mercredi, 05 juillet 2017

Nothingwood

   Cet étonnant documentaire de la Française Sonia Kronlund est consacré à un pan de la cinématographie afghane, les films d'action populaires produits, réalisés voire joués par Salim Shaheen, sorte de dieu vivant local du septième art... diffusé à la télévision. Par ironie, cette filmographie est appelée "Nothingwood", pour pointer l'écart qui la sépare d'Hollywood et même de Bollywood, la machinerie indienne dont les produits inondent la région.

   Ce Salim Shaheen est une grande gueule avec de l'embonpoint, sorte de Louis Nicollin du cinéma afghan : il est colérique, souvent excessif, mais généreux et soucieux de faire du "bon travail". Tout est relatif : ses films sont constitués de bric et de broc. Les extraits qui sont insérés dans le documentaire ont de quoi faire sourire, voire ricaner.

   Mais ses productions ont le grand mérite d'apporter un peu de rêve à une population qui, à des degrés divers, subit la guerre depuis presque quarante ans. Alors, même s'il est un peu beauf, même s'il manifeste sa suffisance et sa grossièreté en exposant ses pieds nus à son interlocutrice et à la caméra (lors d'un entretien de groupe qui voit les autres participants s'asseoir en tailleur), il est la manifestation d'un espace de liberté dans un pays où l'influence puritaine des talibans recommence à croître.

   La réalisatrice, assez complaisante dans sa manière de s'adresser à lui, au moment du tournage, a pris un peu sa revanche au moment du montage. Elle a notamment intercalé des extraits des films qui font écho à des situations qu'elle a rencontrées en Afghanistan. Ainsi, une vidéo dans laquelle le héros (incarné bien entendu par Salim) arrête une voiture au démarrage par la seule force de ses bras est mise en regard de la résolution d'un mini-embouteillage, qui voit le même Salim (pas tout seul, hein) pousser péniblement un véhicule à l'arrêt.

   D'autres extraits ont pour but de nous faire comprendre d'où vient ce Salim, qui jadis commanda une milice de quartier (de moudjahidines) qui ne se fit pas remarquer par la violence de ses actes. Quasi illettré, il a réussi à monter sa petite entreprise cinématographique, malgré la médiocrité de ses collaborateurs (sauf l'un des acteurs, vraiment charismatique). Je recommande tout particulièrement les scènes de tournage, qui valent leur pesant de cacahuètes !

   Le film mérite le détour aussi pour le portrait de l'Afghanistan qu'il trace, en particulier de la place des femmes. Presque toutes sont confinées à la maison. Parmi celles qui disposent d'un peu de liberté, il y a la jeune actrice vedette (charmante) cornaquée par son père, un type assez ouvert mais qui veille à ce que la bienséance soit maintenue. La jeune femme n'a d'ailleurs aucune envie de passer pour une "danseuse", un terme qui, dans le pays, équivaut visiblement à prostituée.

   Bien qu'il ne dure qu'1h25, ce documentaire est foisonnant, très inégal, un peu long (j'ai parfois regardé ma montre), mais c'est une plongée originale dans l'Afghanistan d'aujourd'hui, comme on ne l'a peut-être jamais vu.

mardi, 13 juin 2017

Je danserai si je veux

   C'est le bouche-à-oreille qui m'a poussé à aller voir ce long-métrage signé par une Palestinienne et produit par l'Israélien Shlomi Elkabetz, auquel on doit Le Procès de Viviane Amsalem. Après avoir vu le film, on comprend ce qui réunit ses promoteurs, qu'ils soient musulmans, juifs ou chrétiens : la dénonciation des sociétés patriarcales en général et du machisme en particulier.

   L'intrigue se situe dans un univers méconnu par le public occidental, celui des Arabes israéliens, les descendants des Palestiniens qui ont continué à vivre dans les limites de l'Etat israélien créé en 1948-1949. Les cinéphiles en ont déjà rencontré au cinéma, dans Ajami, Héritage et, plus récemment, le documentaire Dancing in Jaffa. (Pour la petite histoire, sachez que le comédien qui interprète le héros du récent Chanteur de Gaza est lui-même un Arabe israélien.) L'action se déroule à Tel-Aviv, la grande ville laïque de la côte méditerranéenne, où toutes les populations se mélangent et tous les comportements sont possibles...

   On va plus particulièrement suivre trois femmes, très différentes, mais qui, toutes, vont se retrouver confrontées à la domination masculine. En réalité, elles sont quatre, puisque la meilleure amie de deux d'entre elles (et cousine de la troisième) se marie dans la première partie du film. Celui-ci débute par les conseils à la future mariée : sois belle et obéis, un mantra qui nous paraît inacceptable dans un monde civilisé.

   Je trouve que la caractérisation des trois héroïnes est un peu manichéenne. Laila est une avocate célibataire, libre comme l'air et belle à tomber. Salma, adepte du piercing, travaille dans un restaurant, est un petit peu moins jolie, mais mène sa vie privée comme elle l'entend. Nour est une étudiante en informatique boulotte, issue d'une famille musulmane intégriste. Elle est promise en mariage à un cousin, visiblement proche des idées du Hamas palestinien. En gros, moins l'héroïne est jolie, moins elle est libre.

   Cela devient intéressant quand, une fois le dispositif mis en place, les choses commencent à évoluer. L'avocate en a un peu assez de sa vie de patachon et cherche à se caser... sans se renier. Salma la chrétienne se cherche, écartelée entre ses désirs et la pression de ses parents plutôt conservateurs, qui n'imaginent pas quelle vie mène leur fille à Tel-Aviv. Quant à Nour, venue de la campagne, elle découvre un monde nouveau... et la camaraderie féminine.

   Car ces trois femmes que beaucoup de choses séparent vont finir par s'entraider. Je ne peux révéler pourquoi, mais sachez que l'une d'entre elles va subir un traumatisme. A un moment, j'ai craint que l'on tombe dans le film de vengeance, mais c'est plus subtil que cela, la réalisatrice Maysaloun Hamoud tenant visiblement à donner sa chance à chacun de ses personnages, y compris masculins.

   Au-delà du contexte palestinien, elle a créé un film de portée universelle, qui parlera aussi bien aux gamines de banlieue française qu'aux hindoues de Delhi... et aux hommes du monde entier !

dimanche, 11 juin 2017

Le Chanteur de Gaza

   A partir d'une histoire vraie, le réalisateur Hany Abu-Assad (connu pour Le Mariage de Rana, Paradise Now et Omar) a bâti une fiction à caractère documentaire. Son originalité réside dans sa première partie, qui décrit l'enfance du héros à Gaza. On y (re)découvre les galères du quotidien et l'art de la débrouille d'une bande de copains qui rêve de faire carrière dans la musique. Ce n'est pas toujours très bien joué, mais il y a un certain souffle.

   L'arrière-plan politique est présent mais pas de manière ostensible. A plusieurs occasions, il est fait allusion au blocus israélien. On sent aussi les tensions entre Palestiniens, selon qu'ils penchent pour l'OLP ou le Hamas. La famille du héros se trouve visiblement dans le premier camp : dans la chambre du fils, on ne peut pas ne pas remarquer le poster de Yasser Arafat. A travers plusieurs détails, on cherche à nous faire comprendre que cette famille est celle de "Palestiniens moyens", pas franchement traditionalistes.

   La seconde partie nous transporte à l'époque récente, lorsque le héros est devenu adulte. Pour gagner sa vie, il fait le taxi, mais il espère toujours percer dans la chanson. Notons que l'acteur qui incarne Mohammed Assaf est un beau gosse, qui a de la voix... et, pour ce qu'on peut en voir (et entendre) à la toute fin du film, c'est conforme à la réalité. Le réalisateur n'en fait pas un saint pour autant. Le jeune homme est caractériel, un peu capricieux. Mais il étouffe à Gaza, où il ne se voit aucun avenir, à cause du blocus israélien... et de la férule du Hamas, qui ne nous est montrée que sous le prisme de la méfiance des religieux pour les chansons profanes.

   L'objectif du réalisateur est plutôt de montrer ce qui unit les Palestiniens que ce qui les divise. Il évite donc d'insister sur la dictature religieuse exercée par le Hamas... et de montrer trop de femmes (intégralement) voilées. Pour incarner la petite amie du héros, il a choisi une actrice que l'on pourrait prendre pour une Européenne... et qui s'habille avec une liberté que bien des femmes de la région lui envieraient. Et puis il y a ce détail... oh, pas grand chose, juste un pendentif, une sorte de porte-bonheur que le héros a attaché au rétroviseur intérieur de sa voiture-taxi : il a la forme d'une carte, celle de la Palestine mandataire (ante-1948). C'est indirectement la revendication (pour les Palestiniens) de l'intégralité de ce territoire et l'expression du désir de voir disparaître Israël.

   La suite de l'histoire prend un tour sirupeux. Tout va finalement contribuer à la réussite du jeune homme, des douaniers du Hamas finalement compréhensifs aux organisateurs du concours égyptien, vite emballés par ce chanteur palestinien, dont on sent qu'il pourrait contribuer à doper l'audience de l'émission (un aspect de son parcours que le réalisateur se garde de souligner). Là, franchement, c'est souvent mal joué et très appuyé. Le seul moment de cinéma est la séquence qui voit le héros douter, assailli par la responsabilité qui pèse sur ses épaules : les médias ont fait de lui (qui ne rêve que de chanter) le porte-parole de la Palestine. Le film a au moins le mérite de nous faire comprendre qu'une émission de divertissement plutôt bas-du-plafond peut comporter des enjeux géopolitiques qui la dépassent. Mais on est très loin des précédentes oeuvres du réalisateur.

samedi, 11 février 2017

Tempête de sable

   Ce film israélien a pour héros des Bédouins du Néguev, des Arabes du désert, en partie sédentarisés. On suit plus particulièrement une famille, l'aînée des enfants, la charmante et impétueuse Layla, étant l'héroïne de l'histoire. C'est elle qui va lever un vent de tempête qui menace de tout emporter sur son passage.

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   On s'attend essentiellement à ce qu'il soit question de mariage forcé, mais, habilement, le film démarre sur une scène qui illustre le fort attachement qui existe entre le père et sa fille aînée. Cependant, on va très vite comprendre que ce père n'est pas prêt à aller à l'encontre des traditions. L'intrigue nous fait donc découvrir, globalement, la situation des femmes dans une société patriarcale contemporaine.

   La première partie est bien centrée sur un mariage, mais ce sont des adultes qui sont directement concernés. Ici, il est question de polygamie... et peut-être aussi de transmission masculine : l'homme qui accueille sa deuxième épouse a quatre enfants... uniquement des filles. Le regard se concentre sur la première épouse, qui ne manque pas de caractère, mais qui n'a guère de marge de manoeuvre. Dans le rôle, Rubal Abal (vue auparavant dans Héritage) est excellente.

   On sent même qu'au sein du groupe familial, la fille aînée n'est pas loin de prendre le dessus sur sa mère... tant qu'elle bénéficie du soutien de son père. Celui-ci lui apprend à conduire et, fait extraordinaire, l'encourage à poursuivre ses études. On sent même qu'il regrette que ses résultats ne soient pas plus brillants.

   Cela s'explique parce que Layla a un peu la tête ailleurs. Certes, ses études lui ont laissé entrevoir une autre vie, dans laquelle elle ne serait pas destinée à élever les enfants qu'elle aurait d'un mari imposé. Mais, surtout, elle est tombée amoureuse, d'un gars d'une autre tribu. Va-t-il plaire à son père ? La famille de son chéri (dont on comprend qu'elle a eu à souffrir des autorités israéliennes) est-elle assez honorable ? Cette amourette cadre-t-elle avec les plans qu'a concoctés le père pour sa fille ?

   Le coeur de l'intrigue est constitué par cette opposition père-fille. Mais cela a aussi des conséquences sur les jeunes soeurs de l'héroïne... et surtout sur sa mère. On sent la jeune femme prête à tout. Elle va devoir prendre une décision lourde de conséquence, quelle qu'elle soit.

   C'est pour moi un très bon film. Sur un canevas connu (les amours contrariées), la réalisatrice (qui est aussi scénariste) a greffé le contexte israélien et la question de la place des femmes dans la société.

   P.S.

   Pour en savoir plus sur le sujet, on peut lire une étude universitaire d'Ivan Sand (très critique vis-à-vis de la politique menée par les gouvernements israéliens). Un intéressant (et très ponctuel) contrepoint est proposé par... le site de Tsahal (l'armée israélienne), qui évoque le rôle (méconnu) des Bédouins dans la défense du pays. (Les lecteurs avisés remarqueront l'emploi de l'expression "Judée-Samarie" à la place de Cisjordanie...)

samedi, 31 décembre 2016

Une Semaine et un jour

   C'est le temps pour que passe le deuil traditionnel, chez les juifs. On découvre donc une famille de la classe moyenne israélienne (la mère est institutrice, le père employé dans un magasin de prêt-à-porter), frappée par le décès du fils unique (sans doute victime d'un cancer). Vus de l'extérieur, de prime abord, les "héros" ne sont pas sympathiques. Elle (Evgenia Dodina, remarquée il y a quelques années dans L'Attentat) semble assez froide, très sûre d'elle. On sent qu'elle "porte la culotte" dans le couple. Lui paraît immature. Il a des sautes d'humeur et des réactions de gamin.

   Le talent du réalisateur est de finir par nous les rendre sympathiques, parce qu'il nous fait comprendre ce qu'ils endurent. Les époux ne réagissent pas au deuil de la même manière. Vicky tente de ne rien laisser paraître et de reprendre sa vie comme auparavant. Pour décompresser, elle court. Eyal (le mari) végète à la maison, se laisse aller et tente (pathétiquement) de se rouler des joints.

   L'arrivée du fils des voisins (censés être des amis) va changer la donne. C'est un djeunse, un peu crétin, mais qui a bon fond. Dans le passé, c'était un bon copain du fils disparu. Avec le temps, la différence d'âge entre les deux garçons a fait que le livreur s'est détaché du gamin malade. Il est néanmoins resté assez proche du père, auquel il va être très utile... parfois à son corps défendant !

   C'est la bonne surprise de l'intrigue : au deuil se superposent des instants de comédie, vraiment bienvenus. Il y a évidemment tout ce qui touche au cannabis. Mais il convient aussi de mentionner les délicates relations avec les amis, en particulier avec le couple très "ardent", qui n'a pas compris à quel point il peut être inconvenant de copuler bruyamment pendant le deuil des voisins !

   L'histoire se conclut au cimetière, mais lors d'un autre enterrement que celui du fils des héros. Pour le père, c'est une catharsis et pour les spectateurs, un petit bijou d'émotion.

mardi, 20 décembre 2016

Tikkoun

   Dans la religion juive, ce terme peut faire référence à une prière de lamentation, un rituel de pénitence ou à la "réparation du monde". Cela fait sans doute allusion à la quête de perfection du personnage principal, le très zélé fils d'un rabbin orthodoxe de Jérusalem.

   Il faut tout de suite souligner la performance du jeune acteur Aharon Treitel, qui incarne avec une conviction stupéfiante cet intégriste gagné par le doute. Le début nous le présente comme un fondamentaliste plongé dans la lecture des textes religieux. C'est même un extrémiste chez les extrémistes : il est le plus assidu des étudiants de l'école juive, suscitant un étonnement mêlé de jalousie chez ses camarades.

   On sent aussi qu'il a pris son père pour modèle. Celui-ci est un rabbin respecté de la communauté. C'est le sacrificateur de l'abattoir cacher. Le fils cherche à lui ressembler physiquement (au point de porter des lunettes quasi identiques à celles de son père, alors qu'il n'en a nullement besoin) et intellectuellement. Mais, petit à petit, on se rend compte que le paternel pratique quelques accommodements avec le rigorisme religieux : il fume (parfois en cachette) et fait quand même passer la vie avant le respect littéral des textes sacrés. Cela le conduit à tenter de sauver son fils, victime d'un malaise et que les secouristes ne sont pas parvenus à ranimer.

   Le miracle qui se produit sous l'action du père va paradoxalement tout faire déraper. Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, laissant à chacun le loisir de découvrir les changements qui s'opèrent chez Haim-Aaron et, par ricochet, chez les autres membres de sa famille. Même la petite communauté orthodoxe locale va en être bouleversée.

   L'action culmine une nuit brumeuse, après que le jeune homme a été pris en stop, son père ayant de son côté "pété les plombs" à l'abattoir (... ou mis ses actes en conformité avec ses convictions). Cela nous vaut certaines des scènes les plus "culottées" du film, l'une d'entre elles ne l'étant justement pas (au sens propre) !

   Signalons que c'est tourné en noir et blanc. Cela suscite une sorte d'étrangeté. Dans quel monde se trouve-t-on ? En tout cas, les rues de Jérusalem sont magnifiques et les animaux (phasme, grillon, vache, cheval, crocodile...) sont filmés avec un talent certain. Attention aussi : le réalisateur est plutôt de type contemplatif. Il aime les plans fixes chargés de sens. Aux spectateurs d'effectuer une partie du chemin.

jeudi, 10 novembre 2016

Le Ciel attendra

   Ce film de femmes, sur des femmes, porté par des femmes, mêle documentaire, portrait de famille et mélo pour nous faire vivre le parcours pas si atypique que cela d'adolescentes françaises embrigadées sur la Toile par des propagandistes de l'islamo-fascisme.

   Les auteurs (dont la scénariste Emilie Frèche, qui a travaillé sur 24 jours et Ils sont partout) ont voulu planter le décor d'un univers d'ados de la classe moyenne, rivées à leur smartphone ou à leur ordi portable... et travaillées par le manque de sens d'un monde devenu hyper matérialiste.

   Au niveau du déroulement, c'est parfois un peu difficile à comprendre au début, parce que différentes trames narratives (et époques) se superposent. De surcroît, il faut un petit moment pour saisir qui connaît qui et qui est le parent de qui.

   C'est parce que l'essentiel n'est pas là. On nous montre le cheminement de jeunes femmes qui se croient avisées (en tout cas plus que leurs camarades de lycée) et sont finalement assez crédules. Elles tombent dans le piège qui leur est tendu, notamment à l'aide de vidéos conspirationnistes.

   Le résultat est le conflit avec les adultes, qui se retrouvent désemparés face au changement inattendu de leur progéniture, parfois découvert très tardivement. C'est un aspect particulièrement réaliste de l'intrigue, en particulier grâce au talent des actrices. Les deux mamans sont interprétées par Sandrine Bonnaire et Clotilde Courau. Les deux ados sont incarnées avec un incroyable charisme par deux révélations : Noémie Merlant et Naomi Amarger.

   Même si je trouve que c'est un peu larmoyant par instants, l'ensemble forme un bon thriller sociétal, en prise sur notre époque.

samedi, 24 septembre 2016

Iqbal, l'enfant qui n'avait pas peur

   J'avais raté ce film d'animation lors de sa programmation à Rodez. Il faut dire qu'il n'avait bénéficié que de trois ou quatre séances, pas souvent placées à un horaire convenable pour un actif. Heureusement, le film, placé sous le patronage de l'UNICEF, tourne beaucoup dans la région. Et c'est parti pour une séance de rattrapage !

   Le début m'a fait un peu peur. J'ai trouvé qu'on en faisait trop au niveau du pathos... et l'animation n'est pas exceptionnelle. Le résultat ressemble un peu à ce qu'on a pu voir dans Adama, mais en moins bien. Toutefois, on finit par s'y habituer, d'autant plus que l'intrigue, linéaire, est entrecoupée de quelques scènes fantasmagoriques, qui apportent un peu de merveilleux à une histoire assez triste.

   Comme on s'adresse d'abord au jeune public, on a atténué les malheurs que subit le garçon (qui a réellement existé)... et l'on arrête l'histoire avant son assassinat, ce qui lui donne une conclusion positive.

   J'ai été captivé à partir du moment où le héros se retrouve chez le marchand de tapis esclavagiste. On découvre la bande de gamins kidnappés (ou vendus...), contraints de tisser des tapis pour le compte du couple qui dirige les lieux. Celui-ci est une bonne trouvaille, qui rappellera au public français les Thénardier créés par Victor Hugo. Ils sont inquiétants à souhaits, même si certaines des scènes qui les font intervenir sont drôles. Pour s'en sortir, les enfants vont devoir faire preuve d'imagination, surmonter leurs peurs... et rester solidaires les uns des autres.

   C'est une belle histoire, terrible parfois... et une petite leçon de vie pour certains enfants gâtés de l'Occident, qui pensent que le monde est vraiment trop tynjuste quand on sanctionne leurs caprices.

dimanche, 05 juin 2016

Dégradé

   Le titre est à double sens : c'est une allusion à la fois au salon de coiffure où se déroule l'essentiel de l'histoire et à ce qui se passe dehors, à la situation de la bande de Gaza, plus particulièrement à ce que vivent les femmes, pendant que les hommes font joujou avec leurs armes.

   Cette coproduction franco-palestino-qatarie aurait pu s'appeler Le Lion de Gaza, vu  que c'est un gros félidé qui est à l'origine de ce qui va se passer dans le quartier. C'est d'ailleurs inspiré d'une histoire vraie, qui s'est déroulée en 2007, au centre de laquelle se trouvait la lionne Sabrina.

   Mais l'animal n'est ici qu'un prétexte et n'apparaît que rarement à l'écran. Le rapprochement avec Le Cochon de Gaza ne serait donc pas pertinent. Cette lionne apathique évoque à la fois la sous-nutrition dont souffrent les animaux des zoos palestiniens (comme on a déjà pu le voir dans Girafada) et la condition des Gazaouis (et notamment des femmes), dominés par un pouvoir qu'on n'ose pas qualifier de totalitaire... mais on aurait bien envie. Ce pouvoir est celui du Hamas. Voilà pourquoi ce film est censuré à Gaza. (Il a de plus été tourné en Jordanie.) Dans le dossier de presse téléchargeable sur le site du distributeur (Le Pacte), on découvre tous les petits tracas qu'ont subis les réalisateurs quand ils vivaient là-bas.

   L'occupant israélien n'est pas exonéré de toute responsabilité pour autant. On lui doit, entre autres, les coupures d'électricité et la pénurie de carburant. Mais le grand mérite de Dégradé est de donner une vision de l'intérieur de ce morceau de Palestine coincé entre l'Egypte et Israël.

   C'est un huis clos parfois étouffant, dans lequel treize femmes d'âges, de conditions sociales et d'opinions différents se retrouvent coincées dans ce salon de coiffure, qui fait aussi office de centre de soins du corps. (Au début, quand il est question d'épilation, une allusion est faite au film libanais Caramel.) Cela nous vaut une belle galerie de portraits, que les auteurs affinent au fur et à mesure que l'histoire avance. L'espace étriqué est très bien utilisé, en particulier les miroirs, qui permettent de placer sur un même plan des personnes situées à des endroits différents du salon. La réalisation témoigne d'un incontestable savoir-faire.

   La première surprise est de constater que la patronne est russe. Au vu du physique de sa fille, on peut présumer qu'elle a épousé un Palestinien, qu'on entrevoit à peine dans le film. Cette coiffeuse est une forte tête, qui sait gérer sa boutique et, en même temps, fait preuve de beaucoup de compréhension vis-à-vis de son employée, une jolie jeune femme assez immature et entichée d'un mafieux qui ne la traite pas bien. C'est là que le film touche à l'universel : on a tous déjà rencontré ce genre de personne, qui, pour une raison incompréhensible, persiste à s'attacher à un mec qui la bafoue.

   Deux des clientes sont déjà "en mains", la future mariée et la bourgeoise, celle-ci incarnée par l'Israélienne Hiam Abbas, la réalisatrice d'Héritage, vue récemment dans Exodus. Pour ces deux clientes, la séance va devenir cauchemardesque, puisqu'elles vont passer plusieurs heures sur le siège sans que le travail soit terminé, tant il va être interrompu par des événements divers et variés. On en fait d'ailleurs un peu trop au niveau de ces incidents, qui se succèdent de manière parfois invraisemblable. Il semble que les auteurs aient eu du mal à tenir la distance. (Notons que film est cependant assez bref, puisqu'il dure environ 1h25.)

   Les autres clientes sont un portrait de la société palestinienne. On a la jeune femme enceinte, qui sent que, dès qu'elle sera mère, elle va se retrouver cloîtrée au foyer. Elle est accompagnée de sa soeur, pas encore mariée et qui hésite à franchir le pas. Trois autres femmes accompagnent la future épousée (celle qui occupe l'un des deux fauteuils) : sa (bientôt) belle-mère (plutôt hostile), la fille de celle-ci (pas mariée et qui s'en porte très bien) et sa propre mère (asthmatique).

   Trois autres clientes attentent, assises sur le même canapé. On comprend que deux d'entre elles, pourtant très différentes à tout point de vue, se connaissent déjà. La première est la grande gueule du groupe, accrochée à ses sucettes (agrémentées d'une substance illicite...). Sa voisine est une croyante rigoriste, qui va être source de gags dans la suite de l'histoire... mais dont les auteurs ont pris soin de nuancer le portrait. Enfin, une divorcée complète le groupe. Elle va peu s'exprimer, mais on comprend que sa situation est un soulagement, par rapport à ce qu'elle a connu auparavant.

   Tout cela forme une cocotte-minute qui, sous l'effet des événements extérieurs, va plus ou moins exploser. Confinées dans cet espace, ces femmes que parfois tout sépare vont apprendre à patienter ensemble. La conclusion vient là encore de l'extérieur, mais je laisse à chacun le soin de la découvrir.

lundi, 09 mai 2016

Politiquement correct à Londres

   La récente campagne des élections municipales de Londres a placé au centre de l'attention générale le candidat (finalement élu) du parti travailliste Sadiq Khan. On a lu et entendu un peu tout et n'importe quoi à son sujet. Qu'en retenir ?

   Tout d'abord (et c'est le plus important), qu'un enfant d'immigrés, dont les parents sont chauffeur de bus et couturière, est devenu maire de la plus grande ville du pays (et l'une des plus puissantes du monde). Mais point n'est besoin de s'esbaudir. En 2014, les Parisiens ont fait encore plus fort, élisant pour la première fois une femme au poste de maire, et pas n'importe laquelle : Anne Hidalgo, une immigrée, née en Andalousie, dont les parents, ardents républicains, exerçaient des métiers modestes (ouvrier et couturière). Mais elle n'est pas musulmane... Les médias avaient besoin de ce symbole, qui donne une image positive d'un croyant sincère, mais moderne, aucunement intégriste.

   Pourtant, durant la campagne, ses adversaires ont laissé entendre qu'il avait côtoyé de drôles de zigues dans sa jeunesse, notamment quand il était avocat. Sadiq Khan l'a reconnu, mais affirme avoir coupé les ponts avec toute cette engeance intégriste. A voir sa compagne et ses filles, habillées à l'occidentale, on est tenté de croire à cette version, en dépit des tentatives de désinformation relevées par Le Monde.

   La deuxième erreur est de présenter le nouveau maire comme un perdreau de l'année. C'est au contraire un politicien déjà expérimenté : il est devenu conseiller municipal dès 1994 (à 24 ans), député en 2005 (à 35 ans) et ministre en 2008 (à 38 ans). En 2010, il a aidé Ed Miliband à prendre le contrôle du Labour et il a occupé un poste (virtuel) de ministre dans son "cabinet fantôme" (sorte de contre-gouvernement mis sur pied par le principal parti d'opposition, au Royaume-Uni).

   Une autre question qui se pose à propos de Sadiq Khan est son attitude vis-à-vis des juifs. Ses anciennes fréquentations (notamment son soutien au prédicateur extrémiste Louis Farrakhan) ont pu jouer contre lui. Mais il a condamné sans réserve les dérives antisémites de certains membres de son parti, y compris les propos (très) tendancieux de l'ancien maire de Londres Ken Livingstone. Un journal comme le Times of Israel (peu suspect de complaisance dans ce domaine) a dressé un portrait plutôt flatteur du candidat travailliste.

   Cela nous mène à son principal adversaire, Zac Goldsmith, présenté dans le même article. C'est fou comme les Anglo-Saxons n'ont pas les mêmes prudences que nous ! Durant la campagne, jamais je n'ai lu ou entendu un-e journaliste français évoquer le fait que le candidat conservateur est issu d'une famille judéo-chrétienne. Le plus souvent, on s'est contenté d'opposer socialement les deux hommes (le fils du conducteur de bus contre le fils de milliardaire).

   Les journalistes ont peut-être redouté d'alimenter certains clichés antisémites, qui ont récemment fait l'actualité dans notre pays. Mais, refuser l'assimilation juif = riche est une chose, admettre que certains juifs sont riches en est une autre. Je reconnais toutefois qu'il n'est pas aisé de rester nuancé sur le sujet, surtout quand, sur la Toile, quelques abrutis déversent leur bile antisémite. De surcroît, à ma connaissance, Zac Goldsmith n'est pas du tout religieux et il n'a jamais publiquement revendiqué ce pan de la culture familiale. Cette information aurait cependant éclairé le public français : elle permet de comprendre l'engouement que la candidature de Sadiq Khan a suscité dans certains milieux, qui voulaient surtout faire perdre un Zac Goldsmith.

mardi, 23 février 2016

Le Prophète

   Cette animation pour adulte est un hommage au poète libanais Khalil Gibran. Même si son oeuvre a une portée universelle et intemporelle, le contexte historique est présent dans le film : les forces de l'ordre sont vêtues comme à l'époque ottomane, lorsque la Turquie contrôlait tout le Proche-Orient (avant la Première guerre mondiale).

   La trame narrative principale suit un poète beau gosse et populaire, à la fois rebelle et pacifiste, dont la détention est sur le point de s'achever, nous annonce-t-on. Il côtoie une mère célibataire, ravissante, qui fait office de cuisinière et de femme de ménage. Elle a une fille, une gamine incontrôlable, muette depuis la mort de son père. Une relation particulière va s'instaurer entre elle et le poète.

   A partir des propos de celui-ci, des digressions visuelles sont introduites. Elles sont l'oeuvre de dessinateurs différents, tous talentueux, dans des styles variés. Ils illustrent tel ou tel passage du recueil de Gibran. Il est successivement question du couple amoureux, de la liberté, du mariage, du travail, de la nourriture et de la boisson... jusqu'à la mort. C'est visuellement souvent brillant, mais le propos n'est pas toujours très limpide. Si j'ai apprécié les considérations sur la liberté et l'amour, j'ai été déçu par le passage sur la nourriture et la boisson (pourtant illustré par Bill Plympton, dont on a pu voir il y a deux ans Les Amants électriques). Je dois reconnaître qu'à certains moments, je n'ai peut-être pas tout compris.

   J'ai aussi été irrité par le duo de personnages féminins, la mère que le scénario cantonne dans la posture de la jolie femme débordée par sa gamine et celle-ci, dont le moindre caprice est traité avec une complaisance excessive. Du coup, même si j'ai été touché par certaines séquences, je suis sorti de là mitigé.

dimanche, 31 janvier 2016

Le Dernier Jour d'Yitzhak Rabin

   Vingt ans après l'assassinat du Premier ministre israélien par un intégriste juif, le cinéaste Amos Gitaï revient sur le déroulement de ce 4 novembre 1995, mais aussi sur les événements qui l'ont précédé et sur l'enquête menée par la commission chargée d'examiner les dysfonctionnements au niveau de la sécurité. Le documentaire est au final un assemblage d'images d'archives, de scènes reconstituées et d'entrevues. On commence d'ailleurs par un entretien entre l'actrice Yaël Abecassis (vue récemment dans Rendez-vous à Atlit) et l'ancien président d'Israël (entre autres fonctions) Shimon Peres. Le vieillard est calme, très digne, face à une interlocutrice au charme de laquelle il est difficile de ne pas être sensible.

   Les amateurs d'images-chocs apprécieront la suite, qui montre l'impressionnante manifestation pour la paix, organisée à l'initiative d'Yitzhak Rabin... jusqu'à son assassinat, partiellement filmé en direct, par accident, par un caméraman qui n'aurait pas dû se trouver là. A partir de ce moment, les scènes reconstituées prennent le dessus... et le film prend une autre dimension.

   Il aurait d'ailleurs pu se limiter à ces scènes, tant elles sont bien interprétées et porteuses d'une grande intensité dramatique. La majorité montrent le travail de la commission d'enquête et l'audition de différents acteurs des événements : policier, membre du service de protection des personnalités, journaliste, militant pour la paix, enseignante d'une école religieuse, haut-magistrat...

   Quand on lit entre les lignes, on comprend que le réalisateur penche pour l'existence d'un complot pour assassiner le Premier ministre qui avait pactisé avec le "diable" (Arafat). Ainsi, le caméraman évoque ce membre des services secrets en civil, qui lui intime de dégager de la proximité de l'escalier... quelques minutes avant que Rabin ne s'y fasse tuer. Les policiers peinent à expliquer comment il est possible que le meurtrier ait pu se faufiler entre les mailles du filet de protection. En contrepoint, l'acteur qui incarne l'assassin (excellent) nous fait bien saisir ses motivations national-religieuses tout comme le caractère opportuniste de son passage à l'acte. C'est davantage le contexte de haine et les circonstances (le désordre généré par une manifestation monstre) qui expliquent que l'assassinat ait pu être possible. Même le petit retard du véhicule qui a emmené le corps du blessé à l'hôpital proche peut se comprendre... d'autant plus, qu'à l'époque, les téléphones portables n'occupaient qu'une place marginale.

   C'est sur ce qui s'est passé avant et après que la démonstration est la plus convaincante. Il semble qu'on ait cherché à corseter le travail de la commission d'enquête. Celle-ci finit par découvrir que l'instruction du procès de l'assassin a volontairement écarté certaines hypothèses. Formidable est la confrontation entre les membres de la commission et le haut-magistrat... dont on finit par comprendre qu'il est proche des religieux. Ces scènes d'interrogatoire ne sont pas sans rappeler de très bons films de procès.

   L'autre grand intérêt du film est la mise au jour (pour ceux qui l'ignoreraient) de l'influence de la droite religieuse israélienne. Cela va des colons de Cisjordanie aux rabbins fondamentalistes qui auraient lancé une sorte d'appel au meurtre. Remplacez la kippa par une calotte, la Torah par le Coran, et vous n'aurez guère de lignes de texte à changer pour vous retrouver chez les extrémistes musulmans. Cette dénonciation implacable, servie, je le rappelle, par d'excellents interprètes, est complétée par des images d'archives, dans lesquelles on reconnaît un visage familier, celui de Benyamin Nétanyahou, alors chef de l'opposition, aujourd'hui Premier ministre (depuis bientôt sept ans).

   Notons qu'un grand soin a été apporté à la réalisation des scènes reconstituées et que la musique est judicieusement choisie. Le seul bémol est la longueur de l'ensemble : 2h30, que l'on sent bien passer. On aurait sans doute pu se passer de certaines séquences. Mais cela reste un très bon film.

vendredi, 22 janvier 2016

Féminisme assyrien

   Il y a environ 4 000 ans, dans la région de Mossoul, où sévissent actuellement les nervis de l'Etat islamique, des femmes jouissaient d'une assez grande liberté, comme on peut le constater en lisant l'un des articles du dernier numéro des Cahiers de Sciences & Vie (celui de janvier 2016) :

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   C'est grâce à la traduction de milliers de tablettes d'argile que l'on en a appris davantage sur cette prestigieuse civilisation. On découvre ainsi des bribes de correspondance au sein de familles de marchands. Le père ou mari étant souvent en déplacement, une grande autonomie était laissée aux épouses et aux filles qui, de surcroît, avaient appris à lire, écrire et compter (autant de compétences qu'on serait ravi de voir maîtrisées par les élèves qui sortent de l'école primaire française du XXIe siècle...).

   Les extraits proposés dans l'article témoignent de l'aplomb avec lequel les marchandes s'exprimaient : elles n'étaient visiblement pas des épouses ou des filles soumises et effacées. Elles pouvaient d'ailleurs décider de divorcer. Ajoutons qu'à cette époque, le monde assyrien tend vers la monogamie (contrairement à ce qui existe dans bien d'autres civilisations de l'Antiquité, du Moyen Age... voire de l'époque contemporaine). Il existait même des femmes adultes célibataires, qui pouvaient posséder des terres et hériter des biens de leur père.

   Ce numéro des Cahiers de Sciences & Vie comporte d'autres articles enrichissants. Certains d'entre eux n'apprendront pas grand chose à ceux qui s'intéressent à des sujets comme le Saint Suaire de Turin ou les conséquences de l'éruption du Vésuve à Pompéi en 79. Le dossier qui fait la Une (consacré aux "invasions barbares") fait le point sur une question controversée, en s'appuyant sur de nombreux documents. Je recommande aussi l'article consacré à la violence à l'époque néolithique et celui qui évoque les pilleurs de patrimoine.

   Pour moins de six euros, cela vaut le coup !

vendredi, 20 novembre 2015

Crétins Academy

   A la suite de l'action des barbares de l'Etat islamique à Paris vendredi dernier, il a été décidé, en France mais aussi ailleurs dans le monde, d'organiser un recueillement autour d'une minute de silence, au début des rencontres de football. En général, cela a donné des scènes émouvantes.... ce qu'il est important de rappeler avant d'évoquer les tristes sires qui profité de l'occasion pour révéler au monde à quel point ils sont stupides.

   On a surtout parlé de ce qui s'est passé à Istanbul, à l'occasion du match Turquie-Grèce. De nombreux crétins congénitaux supporteurs mal élevés ont sifflé la minute de silence, voire ont proféré des "Allah Akhbar". On a aussi entendu des chants favorables au président (islamiste présumé modéré) Erdogan. Une journaliste d'Europe 1 rappelle que ce n'est pas la première fois que cela se produit dans une enceinte sportive turque.

   Sur le site 20minutes, on apprend qu'il s'agirait d'un chant hostile aux rebelles du PKK et que ces vocalises auraient pour but de souligner la différence de traitement entre les victimes des attentats de Paris et Istanbul (qui ont pourtant été eux aussi abondamment médiatisés). Le problème est que les attentats d'Istanbul n'ont pas été perpétrés par le PKK, mais par l'Etat islamique. Il y a donc une confusion (volontaire ?) entre l'action de ces deux groupes, qui rappelle la propagande du gouvernement Erdogan. C'est un chant hostile aux islamo-fascistes de Daech qu'il aurait été cohérent d'entonner... mais le mieux aurait surtout été que ces imbéciles ferment leur gueule. (Au passage, on remarque la similitude de la politique de désinformation pratiquée par Erdogan en Turquie et el-Assad en Syrie, chacun faisant volontairement l'amalgame entre tous ses opposants pour les réduire au vocable de "terroristes".)

   Dublin a connu des événements comparables à ceux d'Istanbul, mais on en a moins parlé. Avant le coup d'envoi du match Irlande-Bosnie, ce sont des supporteurs bosniens qui ont manifesté leur "beaufitude". Précisons que la majorité du public a eu plus de classe... et le résultat de la rencontre (2-0 pour la République d'Irlande) sonne comme une petite revanche : la Bosnie est éliminée de la course à l'euro 2016. L'été prochain, les stades français seront au moins libérés de cette catégorie d'abrutis-là. (Il risque hélas d'en y avoir bien d'autres...)

   Ne croyons pas cependant que l'imbécillité soit le privilège d'étrangers. La France a aussi été le théâtre de comportements inciviques... jusque dans mon bel Aveyron. Cette semaine, alors je prenais mon repas de midi dans l'agglomération ruthénoise, j'ai capté quelques bribes d'une conversation qui se tenait pas très loin de ma table. Il y était question de rencontres de football qui se sont déroulées le week-end dernier en Aveyron, entre équipes de jeunes. A l'occasion de la minute de silence (décrétée par le District), certains joueurs d'une équipe, issus d'un quartier de Rodez, auraient manifesté leur mauvaise volonté voire leur hostilité. A confirmer.

   Encore plus stupide est le comportement qui m'a été signalé par un commerçant ruthénois. Samedi 14 novembre au soir, à Cap Cinéma, lors d'une projection du film Spectre 007, un individu aurait profité de l'obscurité pour crier "Allah Akhbar". Il aurait quitté la salle avant la fin de la séance. Je pense que cela valait mieux pour lui, parce que sinon, il aurait eu quelques petits problèmes une fois la lumière revenue dans la salle...

   Mais assez parlé des cons, réjouissons-nous plutôt des mouvements de solidarité dont la France a été bénéficiaire. L'un des plus extraordinaires est sans conteste cette Marseillaise chantée (notamment) par des Anglais, à Wembley ! (En regardant attentivement les images filmées à cette occasion, on remarquera qu'une partie du public anglais  semble mieux connaître les paroles de notre hymne national que certains joueurs français...) Mon coeur continue toutefois de pencher pour l'interprétation de l'Opéra de New York, dont j'ai déjà parlé.

jeudi, 12 novembre 2015

Amours, larcins et autres complications

   Ce film palestinien est une comédie dramatique, au ton décalé. Le héros Mousa est une sorte de pied-nickelé, ouvrier du bâtiment peu consciencieux, fils indigne, amant égoïste et père absent. Il tire l'essentiel de ses revenus de divers trafics, parmi lesquels le vol de voitures et la revente des pièces détachées.

   Cette façade burlesque masque à peine le côté sombre de l'histoire. Le héros économise secrètement pour fuir la région. Au quotidien, il lui faut éviter aussi bien les milices patriotiques que les services secrets israéliens.

   Tout se complique le jour où il s'empare d'une voiture dans le coffre de laquelle il découvre un drôle de paquet-cadeau... dont il ne sait pas comment se débarrasser. Commence alors un jeu du chat et de la souris, doublé d'une course contre la montre. Entre son ex, le mari de celle-ci, les hommes de main du caïd local et le policier qui le traquent, Mousa ne sait plus où donner de la tête.

   L'une des meilleures séquences le montre perdu en pleine cambrousse, avec son encombrant "paquet-cadeau". Il se retrouve chez une vieille femme aveugle, pleine de fraîcheur.

   C'est assez drôle, bien que parfois maladroit. Le portrait de l'ex du héros est de surcroît un peu chargé, laissant le beau rôle à Mousa. Mais le film vaut aussi pour le tableau de la société palestinienne qu'il esquisse : les inégalités sont grandes et la corruption gangrène les institutions. Seule solution : la fuite.

mardi, 03 novembre 2015

Suffisance radiophonique

   C'est dans la voiture que j'écoute le plus souvent la radio. Le matin, je passe d'une station à l'autre, en général France Inter ou France Culture (qui développe davantage les sujets internationaux). Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre ceci, aujourd'hui, vers 7h30 :



   Pour réécouter l'intégralité de la chronique de ce Charles Dantzig, il faut "charger" la "Matinale des écrivains" de France Cul' et se rendre à 1h03. On entendra l'écrivain commencer son propos par... une référence à son dernier livre ! (Un peu d'autopromotion ne peut pas faire de mal...)

   Plus dérangeants sont ses raccourcis historiques. Les motivations de Gavrilo Princip (l'auteur de l'attentat de Sarajevo) sont autrement plus complexes (et débattues) que ce qui ressort de cette chronique écrite à la hâte... trop même, puisque, dans sa précipitation, Charles Dantzig a omis de vérifier les détails de la biographie de l'ancien Premier ministre israélien Menahem Begin, mort dans son lit (en 1992) et pas sous les coups d'un fanatique.

   L'écrivain l'a sans doute confondu avec Yitzhak Rabin, dont on commémore actuellement le vingtième anniversaire de la disparition. Le journaliste de France Culture s'est bien gardé de relever cette erreur. Il a même conclu l'intervention de l'invité par un peu de publicité pour son oeuvre.

   Une question demeure : le journaliste (Guillaume Erner) s'est-il rendu compte de la bourde de son invité, ou bien n'a-t-il pas rectifié en raison de sa propre ignorance ?

jeudi, 08 octobre 2015

Une Femme iranienne

   Tourné en 2011, ce film iranien n'est sorti en France qu'au printemps dernier... et il arrive en Aveyron au début de l'automne. La première partie de l'histoire, qui évoque la vie difficile d'une conductrice de taxi (par nécessité), n'est pas sans rappeler Taxi Téhéran et Ten. Ce n'est toutefois pas aussi habilement filmé. Cela vaut surtout par la description des difficultés de la jeune femme, dont le mari est en prison et qui doit rompre avec certaines convenances pour s'en sortir financièrement. Par petites touches, on a aussi un aperçu des tensions sociales qui traversent le pays.

   La deuxième partie de l'histoire m'a fait penser à Thelma et Louise. Deux femmes aux tempéraments très différents partent à l'aventure, en voiture, l'une d'entre elles fuyant un homme autoritaire. Notons que les deux actrices principales sont excellentes. C'est la mise en scène qui n'est pas toujours à la hauteur. Ne vous attendez pas non plus à une qualité d'image exceptionnelle. Mais ce n'est pas laid pour autant.

   Hélas, le film bascule ensuite dans le mélo. Le ton parfois ironique du début cède la place au style plaintif, le tout au service d'une défense appuyée, lourde, soulignée au gros feutre rouge du droit à la différence. J'ai trouvé plus intéressant qu'au second degré, la réalisatrice se serve du cas des "transgenres" pour soutenir le droit des femmes à choisir leur mari et à vivre leur quotidien avec plus d'autonomie.

mercredi, 16 septembre 2015

Un très bon dessin

   Je veux bien évidemment parler de celui réalisé par Riss et publié la semaine dernière dans Charlie Hebdo. Il détourne le drame survenu à une famille de migrants kurdes de Syrie... et il a été (volontairement ?) souvent mal interprété :

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   La technique utilisée est un grand classique du dessin de presse : le télescopage de deux événements que rien a priori ne devait faire se rencontrer. Chaque jour paraissent quantité de dessins construits sur ce principe.

   La question qui se pose est : sur quoi porte réellement l'ironie ? Certains chevaliers blancs de la bien-pensance affectent de croire que Riss dénigre l'enfant décédé. En réalité, le caricaturiste pointe une contradiction sur laquelle beaucoup de gens feraient bien de méditer. Un grand nombre de migrants proche-orientaux, fuyant la guerre ou les persécutions, se dirigent vers l'Europe, perçue comme un havre de paix, de culture et de prospérité. Or, ils y trouveront surtout une société marchandisée, où la qualité de vie se dégrade.

   L'allusion aux "restaurants" MacDonald's renforce cette impression. L'attention qui est portée aux enfants dans ce genre d'établissement pourrait les faire passer pour une sorte de petit paradis sur Terre, alors qu'ils font prendre de mauvaises habitudes alimentaires à leurs jeunes clients. Tout comme ce genre d'établissement est un miroir aux alouettes, l'image de l'Europe en paradis pour victimes de la guerre en Syrie est (au moins en partie) une illusion.

   Mais la réflexion de Riss ne s'arrête pas là. Dans le même numéro, il a tourné en dérision l'emballement médiatique qui a accompagné la découverte de l'histoire du petit Aylan. On peut voir les fausses couvertures qu'il a imaginées sur un site canadien (dont l'article s'efforce de présenter l'affaire avec impartialité).

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   Bilan ? Ceux qui l'ignoreraient encore réalisent que, parmi les centaines de millions de personnes qui publient sur la Toile et notamment les réseaux sociaux, il en est un bon paquet qui sont soit incultes soit d'une éclatante mauvaise foi. Les dessins de Charlie Hebdo ne sont évidemment pas destinés à être vus par les proches (encore en vie) du garçon décédé. Pour les voir, il fallait, à l'origine, acheter le journal satirique et en ouvrir les pages. Ce sont les imbéciles et autres intégristes de la bien-pensance qui, en prétendant dénoncer ces dessins, les ont répandus sur la Toile, les rendant visibles par des millions de gens qui n'auraient jamais songé à acheter Charlie Hebdo. Là est la manipulation.

    P.S.

   La seule critique que l'on pourrait formuler à l'égard de Riss est la relative incohérence géographique de son dessin. L'affiche publicitaire aurait dû se trouver à gauche de l'image (vers l'Europe occidentale), alors qu'elle a été placée à droite, sur le territoire turc. Je pense que c'est lié au choix de calquer le dessin sur la désormais célèbre photographie de l'enfant décédé. On aurait pu imaginer une autre mise en scène, avec toujours le petit Aylan, sur la plage, côté droit, mais avec en plus, à gauche, au loin, un autre élément évoquant les illusions des migrants.

lundi, 13 juillet 2015

Self Made

   Le titre de ce passionnant film israélien est difficile à traduire. Il peut signifier "fait tout seul" ou "monté soi-même". Dans ce cas, c'est une allusion aux meubles en kit Eteca (une sorte d'Ikea proche-oriental), qui jouent un rôle important dans l'intrigue.

   Ce mobilier de qualité approximative est la cause des tourments des deux héroïnes. L'Israélienne Michal voit son sommeil écourté par la chute du lit conjugal et elle va avoir toutes les peines du monde à monter le nouveau, acheté (laborieusement) par correspondance. De son côté, la Palestinienne Nadine effectue un travail abrutissant dans un entrepôt d'Eteca, d'où elle va d'ailleurs être licenciée.

   A priori, c'est la seule chose qui rapproche les deux femmes. Michal est une artiste renommée, qui rejette la maternité. Nadine est la cinquième roue du carrosse familial, qui elle aimerait bien avoir un enfant. Le contraste est aussi grand entre les deux milieux sociaux : l'Israélienne est une "bobo", la Palestinienne une prolétaire. Leurs destins vont pourtant se croiser... et s'échanger, comme on nous l'annonce dans le résumé du film.

   Pourtant, cette permutation intervient assez tard dans l'histoire. De surcroît, à l'écran, chaque personnage garde le physique qu'il avait dans sa précédente vie, alors que les proches ne se rendent pas compte de la substitution. A cela s'ajoutent ce qui semble être des incohérences et des choses inexplicables, qu'on a tendance à mettre au compte de l'aspect surréaliste d'une partie du film. Comme l'histoire tourne en eau en boudin, certains spectateurs sont sortis de là furieux.

   C'est parce qu'ils n'ont pas compris qu'il y a un "twist"...

 

ATTENTION, LA SUITE REVELE DES ELEMENTS CLES DE L'INTRIGUE, QU'IL VAUT MIEUX SANS DOUTE NE PAS CONNAITRE AVANT D'ALLER VOIR LE FILM.

 

   L'intrigue s'inspire visiblement de Muholland Drive (de David Lynch) et un peu d'un autre film israélien, 7 minutes au paradis. Il y a bien eu échange des rôles, mais plutôt des personnalités, pas des corps... et cela s'est produit avant que ne démarre l'histoire telle qu'elle nous est montrée.

   Un attentat-suicide a bien eu lieu. Peut-être a-t-il été déclenché par le garçon que l'on voit accompagner Michal devenue Nadine. En tout cas, les deux femmes étaient sans doute présentes au moment de l'explosion, qui a provoqué l'échange de personnalités. Une fois ce principe posé, on peut mieux comprendre certaines scènes et le comportement des personnages principaux.

   Commençons par Michal. Elle souffre d'amnésie et a visiblement été blessée à la tête. Son compagnon fait allusion à une opération et à un événement traumatique, qu'il vaut mieux ne pas ressasser. Je pense qu'il ne parle pas uniquement de l'hystérectomie qu'a subie l'artiste. Son corps a bien été touché dans l'attentat-suicide mais, comme désormais c'est l'esprit de Nadine qui l'occupe, elle ne se souvient de rien, en particulier des rendez-vous pris par Michal pour ce jour-là. On comprend aussi pourquoi son compagnon la trouve (encore plus) différente depuis "l'accident".

   Quant à la Nadine qui nous est montrée, elle a l'esprit de Michal en elle. Cela explique qu'elle ait besoin des vis pour marquer son chemin. Le fait qu'elle ne le marque que dans un sens tendrait à prouver que l'attentat a eu lieu au checkpoint, où les Palestiniens subissent parfois tant de vexations. De plus, le désir soudain de maternité de Nadine, qui brise les tabous et couche avec le premier venu (le recruteur de terroristes, sans doute lié au Hamas ou au Djihad islamique), tient à son impossibilité d'avoir des enfants avec son précédent corps et à ses regrets d'avoir pratiqué une hystérectomie.

   On pourrait continuer encore et analyser finement chaque séquence, pour tenter d'y distinguer ce qui est issu de la première vie des deux jeunes femmes de ce qui appartient au fantasme de la seconde. Le bouquet de fleurs est un indice.

   Sinon, on peut se contenter de se laisser porter une oeuvre pleine de style, qui aborde de manière originale le conflit israélo-palestinien. Shira Geffen est vraiment une réalisatrice à suivre.

mercredi, 17 juin 2015

La Belle Promise

   Cette "promise" est Badia, une adolescente orpheline, obligée de quitter l'institution où elle avait été placée à la mort de ses parents. Elle part s'installer chez ses trois tantes, à Ramallah, en Cisjordanie. Entre la jeune femme et les trois soeurs, c'est le choc.

   La première, toute timide, aspire à vivre comme une ado de son époque, alors qu'elle a face à elle trois femmes que la vie a blessées. L'aînée, Juliette (interprétée par Nisreen Faour, remarquée il y a quelques années dans Amerrika), a dû renoncer à son amoureux pour élever ses soeurs cadettes. La deuxième a été brièvement mariée, à un homme âgé qui a succombé peu après la nuit de noces. La troisième, encore jeune et belle, n'a pas osé partir avec son chéri en Amérique. (Elle est jouée par Cherien Dabis, la réalisatrice d'Amerrika).

   Ces femmes sont victimes d'un quadruple enfermement. Ce sont d'abord des Palestiniennes, qui subissent les incursions de l'armée israélienne, que l'on entend de temps à autre. De surcroît, à la suite de la guerre des Six-Jours, elles ont perdu la plupart de leurs propriétés. Ce sont aussi des chrétiennes, minoritaires dans une communauté massivement musulmane. Qui plus est, en dépit de leur appauvrissement récent, elles ont un niveau de vie plus élevé que celui de la moyenne de leurs concitoyens. Dès qu'elles sortent dans l'espace public, les tantes tiennent à marquer leur statut. Enfin, ce sont des femmes indépendantes, dans un monde où le pouvoir et la parole ont tendance à être monopolisés par les hommes.

   Très vite, elles se mettent en tête d'éduquer leur nièce (certes ravissante, mais au comportement jugé inconvenant), dans l'espoir de rapidement la marier à un bon parti. Cela donne de jolis moments de comédie, les actrices ayant visiblement pris leur rôle très à coeur. (Soyez particulièrement attentifs aux expressions des visages.) Quant à Badia, elle reçoit tout ce qui lui arrive, le bon comme le mauvais... et elle va peut-être se montrer plus habile que ses tantes dans la quête de l'âme soeur. Mais, attention, sur cette terre chargée de sang, la politique finit par se mêler aux affaires de coeur.

   Ce n'est pas un grand film, mais un nouveau petit bijou proche-oriental, entre chaleur, humour et désespoir.

jeudi, 21 mai 2015

Good Kill

   L'expression, que l'on peut traduire par "Bon boulot", est utilisée quand le pilote d'un drone parvient à mettre hors d'état de nuire la cible qui lui a été désignée. Encore que... les spectateurs attentifs noteront que la formule n'est pas utilisée à la fin de chaque "mission"... parce qu'il en est certaines dont les protagonistes ne sont pas très fiers.

   C'est l'un des intérêts de ce film : nous montrer les questionnements des militaires qui participent aux assassinats (plus ou moins) ciblés, confortablement installés dans un conteneur climatisé en plein Nevada, loin, très loin de leurs cibles. Andrew Niccol (auteur, il y a quelques années, de Time Out) réussit une nouvelle fois son coup : susciter l'étrangeté en faisant se télescoper vie quotidienne et technologie (ici militaire).

   Il met pourtant en scène une véritable coupure entre le monde de l'armée et la vie civile. Du côté des militaires, une grande variété de tempéraments et d'opinions est représentée. Les acteurs sont bons... mais je trouve que la tête d'affiche Ethan Hawke en fait un peu trop dans le genre mec-travaillé-par-sa-conscience-qui-picole-pour-oublier-sans-pouvoir-en-parler-à-personne.

   Je dois reconnaître qu'il est très bien entouré : sa compagne est incarnée par January Jones (qu'on a pu voir récemment dans l'excellent Sherif Jackson), qui fait ce qu'elle peut, mais on se demande vraiment à quoi son personnage occupe ses journées et pourquoi elle s'est entichée de l'abruti d'aviateur qui fait office de mari. Bref, la crise de couple ne m'a pas convaincu.

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   Comme les scénaristes ont l'esprit foncièrement malsain, ils balancent entre les pattes du héros une nouvelle collègue, jeune bien roulée et pleine d'illusions. Au départ, on ne se méfie pas (en fait, moi si, parce que j'avais reconnu la donzelle). Mais, bon, sanglée dans son sac à patates magnifique uniforme, Zoë Kravitz ne semblait pas de prime abord particulièrement impressionnante :

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      Le regard de ses collègues va changer au cours d'une soirée, où elle se rend dans une tenue beaucoup moins protocolaire, à tel point que l'on pourrait avoir l'impression qu'il ne s'agit pas de la même personne. Je laisse aux mâles hétérosexuels le plaisir de découvrir la scène... mais voici de quoi les appâter :

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   Quand le regard se fait moins libidineux, on peut s'intéresser à la réalisation. Franchement, elle est brillante. Tout d'abord, on a vraiment l'impression que les personnages principaux pilotent des drones à distance. En réalité, les scènes se déroulant au sol (et vues du ciel) ont sans doute été tournées avant celles du conteneur, selon un plan précis. A charge ensuite aux acteurs assis dans la grosse boîte de faire comme s'ils étaient la cause des événements visibles sur leurs écrans.

   L'autre univers autour duquel tourne l'histoire est aussi méthodiquement mis en scène. Il est même parfois lui aussi filmé du dessus. Il s'agit d'une cité-dortoir de banlieue, bon chic bon genre. Derrière la façade rutilante se cachent des existences vides, où un sinistre barbecue entre voisins constitue l'événement du siècle.

   Il y a paradoxalement plus de vie dans ces contrées d'Afghanistan, du Yémen ou de Somalie, pourtant durement frappées par la misère, la guerre voire tout simplement la violence machiste. Ce n'est pas dans les scènes de potes ou de famille que l'on vibre le plus, mais lors des missions, pourtant parfois anecdotiques : il peut ne s'agir que d'observer la vie quotidienne de gens sans histoire ou bien d'assurer une veille protectrice pour des troupes au sol au repos.

   D'un point de vue idéologique, le film se veut critique du recours de plus en plus fréquent aux drones : aux dégâts "collatéraux" subis par les populations du Moyen-Orient s'ajoute la déstabilisation de la vie affective des "opérateurs". On n'est toutefois pas obligé d'adhérer à la façon manichéenne dont les agences sont représentées : le Pentagone apparaît comme un modèle de rigueur et de vertu, face à la CIA, chargée de tous les maux.

   PS

   Pas besoin de chercher très loin pour trouver un exemple de "bavure" américaine : le mois dernier, c'est un tir de drone qui a provoqué la mort de deux otages occidentaux, au Pakistan.

jeudi, 16 avril 2015

Soulages pétrole

   Après réflexion, l'association des deux mots paraît logique, même si ce n'est pas l'aspect de "l'huile de roche" qui a inspiré le maître de l'outrenoir. Ils sont associés dans le dernier numéro de l'hebdomadaire Le 1, qui se consacre entièrement chaque semaine à un sujet différent :

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   L'exemplaire paru mercredi 15 avril a pour thématique l'or noir. En pages intérieures, on peut trouver un texte philosophique... qui m'a à peu près autant passionné que l'oeuvre de Pierre Soulages. D'ailleurs, l'une d'entre elles illustre l'article. C'est la Lithographie n°23, qui se trouve au Centre Pompidou :

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   Fort heureusement, le magazine contient d'autres papiers, bien plus intéressants. La couverture propose un extrait d'un ouvrage datant du XIXe siècle, à l'époque où l'extraction du pétrole débute aux Etats-Unis. Je recommande aussi la "Petite histoire du pétrole" en bandes dessinées, de la sédimentation à 2015. A côté, on lira avec profit un entretien avec l'économiste Giacomo Luciani.

   Une fois qu'il est complètement déplié, le magazine propose, sur une grande et unique feuille, deux planisphères, l'un présentant les réserves de pétrole (et leur accessibilité), l'autre consacré au gaz et au pétrole de schiste. A gauche des cartes, plusieurs textes expliquent les récentes évolutions. A droite se trouve notamment l'article d'Hélène Thiollet, sur l'Aramco, le pétrole saoudien... et l'organisation ségrégationniste de la société.

   Pour 2,80 euros, ça vaut le coup.

mercredi, 15 avril 2015

Taxi Téhéran

   Un jour (pas trop lointain, j'espère), quand nous serons débarrassés de l'impérialisme états-unien et du fondamentalisme musulman, l'Iran apparaîtra pour ce qu'il est : un pays de grande culture. En Occident, les cinéphiles en sont déjà persuadés. Ces dernières années, les oeuvres originales et ambitieuses se sont succédé, Une Séparation d'Asghar Farhadi ayant sans conteste eu le plus grand retentissement.

   Ici, c'est d'un autre réalisateur dont il va être question. Jafar Panahi est plus caustique que les "grandes signatures" de son pays. C'est un cinéaste du quotidien, très sensible à la cause des femmes, et qui n'hésite pas à confier des rôles importants à des enfants, comme on a pu le voir naguère dans Le Miroir.

   Il renouvelle l'expérience dans Taxi Téhéran, tout en s'inspirant d'un illustre prédécesseur : en 2001, Abbas Kiarostami avait proposé, avec Ten, une passionnante fiction, dans laquelle c'était une femme qui conduisait le taxi et nous faisait découvrir la société iranienne.

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   Panahi a modifié et perfectionné le système. Il s'est mis en scène en tant que chauffeur de taxi et le film est un montage d'images issues de plusieurs supports : les mini-caméras placées dans le véhicule, un smartphone et l'appareil photo numérique de la nièce. Le but est de donner la plus grande impression de réalisme possible... alors que l'une des clés du film est de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l'est pas. Le réalisateur joue sur les niveaux de lecture... mais l'on peut profiter du film sans se poser toutes ces questions !

 

ATTENTION ! LA SUITE EVOQUE DES ELEMENTS PRECIS DE L'INTRIGUE, QU'IL VAUT PEUT-ETRE MIEUX NE PAS CONNAITRE AVANT D'AVOIR VU LE FILM

 

   On commence par un plan fixe, qui montre un carrefour à grande circulation. A cette occasion comme à plusieurs autres reprises, les spectateurs attentifs remarqueront l'impressionnante proportion de voitures de la marque Peugeot (plutôt des modèles anciens... mais certains semblent très récents). Rappelons que l'Iran fut un temps le deuxième marché de la marque au lion (après la France), avant qu'un accord avec General Motors ne vienne tout fiche en l'air.

   Arrive la première séquence avec des clients. Se retrouvent à bord (outre le conducteur), à l'arrière une jeune femme (voilée, comme toutes celles que l'on verra dans le film), à l'avant un jeune homme aux opinions très arrêtées. S'engage une discussion animée, qui s'achève par la révélation de leurs professions respectives...

   Comme le souligne le client suivant, c'est évidemment une fiction. Les répliques sont trop bien écrites et les acteurs ne se coupent pas la parole ce qui, étant donné la vigueur de leur désaccord, n'est pas plausible.

   Débarque ensuite un blessé grave et son épouse, au bord de la crise de nerfs. C'est la moins bonne séquence du film. L'actrice surjoue et pleure sans verser la moindre larme. Quant aux blessures de l'homme, elles ont beau paraître sanguinolentes, elles ne laissent que quelques petites traces à l'arrière de la voiture... traces qui auront miraculeusement disparu dans la séquence suivante. Mais cette partie du film a pour principal objectif de montrer la fragilité du statut de l'épouse, qui se révèle toutefois assez avisée dans le maniement des téléphones...

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   On reste encore un peu avec le troisième client (le petit futé qui a reconnu le réalisateur... c'est évidemment du second degré), qui se livre, sous nos yeux, à un drôle de trafic. C'est l'occasion pour Panahi d'évoquer la place du cinéma dans son pays, cantonné au marché du DVD (souvent piraté).

   C'est la séquence suivante qui semble la plus proche de la réalité, avec deux dames âgées qui veulent relâcher deux poissons rouges dans un lac. Comme elles sont tombées sur un chauffeur maladroit et qui ne connaît qu'imparfaitement les rues de Téhéran, leur projet va être plus difficile à réaliser que prévu !

   C'est ensuite que débarque le véritable personnage principal du film : la (supposée) nièce du réalisateur, une charmante gamine à la langue bien pendue, qui ne pense qu'à réaliser un petit film pour l'école... et qui voudrait que le sien soit le meilleur... surtout si son tonton l'aide un peu !

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   Je dois reconnaître que la nièce (très éveillée) m'a fait craquer. Mais, outre l'apport comique qu'il représente, son personnage est un prétexte pour introduire des éléments de critique sociale. Comme dans la première séquence, il est question d'un délit (dont a été victime un ami du réalisateur). La discussion entre les deux hommes fait émerger la question des inégalités qui traversent la société.

   Voilà des aspects "sombres" qu'il ne faudrait surtout pas faire figurer dans un film "islamiquement correct". Très drôle est la scène qui voit la gamine énumérer la liste des interdits. On finit par se rendre compte que Taxi Téhéran les brave presque tous !

   C'est toujours en présence de la nièce que la question des inégalités ressurgit. L'enfant filme à peu près tout ce qui lui passe sous le nez, à commencer par un mariage (bourgeois), qui fait lui-même l'objet d'un tournage (sans doute commandé par les tourtereaux). On a juste le temps de constater cette nouvelle mise en abyme que débarque un gamin des rues, qui va se révéler assez hermétique aux aspirations artistiques de la nièce...

   Le dernier passager pris en charge est une femme, une avocate persécutée par le régime des ayatollahs. Le propos se fait ici ouvertement politique. N'oublions pas qu'officiellement, le réalisateur J. Panahi n'est plus autorisé ni à filmer ni à sortir de son pays.

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   L'histoire se termine par une référence à certains clients vus auparavant. Un événement inattendu survient. Là encore, le second (voire le troisième) degré est omniprésent. A l'image de l'ensemble du film, c'est fait avec des bouts de ficelle, mais aussi un paquet d'inventivité.

vendredi, 06 mars 2015

American Sniper

   Clint Eastwood adapte, à sa manière, l'autobiographie de l'ancien tireur d'élite Chris Kyle (décédé en 2013), dont les "exploits" lui ont valu d'être surnommé "The Legend" par ses camarades de combat. Le film démarre directement par une scène sous haute tension, qui a servi de bande-annonce. Avant de nous en montrer la conclusion, on nous projette plusieurs années en arrière.

   Cela nous vaut certains des meilleurs moments de l'histoire. On découvre le futur héros au Texas, sous l'influence d'un père autoritaire, à la morale lapidaire. Grand amateur de chasse, il y initie son fils aîné, qui se révèle incontestablement doué pour le tir. Toutefois, le destin va tarder à  frapper à sa porte : devenu adulte, Chris ne pense qu'au rodéo et à boire des bières avec son meilleur pote. Il envisage aussi de se caser avec un joli brin de fille... mais pas la plus recommandable de la contrée.

   Le scénario a l'honnêteté de nous présenter l'engagement militaire de Kyle comme la résultante de plusieurs facteurs : l'ennui d'une vie trop balisée, l'échec de la relation sentimentale (et sexuelle...)... et le choc des attentats anti-américains.

   On bascule alors dans une thématique qu'Eastwood connaît comme sa poche : la formation des soldats, ici destinés à appartenir à une élite, les Navy Seals. C'est correctement filmé, mais les vieux cinéphiles auront une impression de "déjà vu". Ce qui est par contre inédit, c'est l'épaisseur physique de Bradley Cooper, qui a sans doute dû changer toute sa garde-robe, tant il a "gonflé". Ceci dit, il joue très bien (en tout cas mieux que dans Serena).

   Dernier point positif de cette seconde-première partie : la naissance de l'amour entre le héros et Taya, une femme indépendante remarquablement interprétée par Sienna Miller. La relation tient la durée du film, même si ce sont les débuts qui m'ont paru les plus réussis.

   De retour en Irak, on rentre dans le dur avec la conclusion de la fameuse scène du gamin et de la femme voilée. Cela devient rapidement très violent, tant du côté américain (dont les troupes spéciales dézinguent à tout va... en ne touchant qu'exceptionnellement des civils innocents...) que du côté insurgé. Les effets spéciaux sont au service de la représentation des tueries.

   Notons qu'aux scènes de combat sont ajoutées quelques vignettes particulièrement horribles, pour décrire l'extrême violence dont sont capables les plus irréductibles adversaires des Américains. Le pire est atteint avec le personnage du "Boucher" (un des seconds de Zarkaoui), un spécialiste de la perceuse...

   Vous aurez compris qu'Eastwood n'a pas endossé le costume du réalisateur impartial. Le républicain qui sommeille (rarement) en lui a pris la direction des opérations. Aucune allusion n'est faite aux mensonges et manipulations de l'administration Bush (fils) qui ont mené à la guerre d'Irak, une agression totalement injustifiée. C'est à partir de celle-ci qu'une partie de la population va basculer dans le djihadisme. Pourtant, le film aurait considérablement gagné en force s'il avait montré que le sacrifice de ces hommes jeunes et patriotes était fondé sur la tromperie.

   Au lieu de cela, Eastwood nous sert un discours néo-conservateur, teinté de religion... et de mépris. Combien de fois les adversaires des soldats yankees sont-ils qualifiés de "sauvages"... Le film est toutefois sauvé parce qu'il montre que cette guerre abîme les combattants, qu'elle brise leurs vies et celles de leurs proches. Ce n'est déjà pas si mal mais, de ce point de vue, certains épisodes de la série NCIS en disent plus (et mieux). Ici, le scénario passe trop vite sur les séquelles psychologiques des combats. La caméra se contente de s'arrêter, un peu complaisamment, sur les corps amputés ou déformés. Eastwood n'est pas très à l'aise avec la notion de stress post-traumatique, tout comme son personnage principal d'ailleurs.

   Il sait heureusement encore bien se servir d'une caméra. Les scènes de guérilla urbaine alternent habilement les vues au sol et celles prises des toits. On nous mène tout doucement vers l'un des morceaux de bravoure de l'histoire, qui se termine en pleine tempête de sable, avec un brio qui n'est pas sans rappeler la séquence du tsunami dans Au-delà.

   Je me dois toutefois de signaler que l'un des fondements scénaristiques de l'intrigue est biaisé : la rivalité entre le héros et le meilleur tireur d'élite du camp d'en face, appelé Mustafa. Eastwood nous le présente comme un pendant de Chris Kyle : lui aussi est marié et a un enfant ; lui aussi semble plutôt asocial. Mais, alors que dans son autobiographie (d'après un article de Slate), Kyle parle d'un Irakien, dans le film, c'est un Syrien, un choix de nationalité qui est tout sauf innocent de la part des scénaristes. De surcroît, il est censé être un ancien champion olympique de tir. Or, après une recherche minutieuse sur le site du C.I.O., je n'ai trouvé aucune trace d'un tel personnage. La Syrie n'a gagné que trois médailles aux Jeux Olympiques, aucune en tir :

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   Pour l'Irak, c'est encore pire : une seule médaille a été gagnée, en 1960... en haltérophilie :

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   J'ai quand même trouvé un ressortissant d'un pays arabe, médaillé à une épreuve de tir, le Koweïtien Fehaid Al-Deehani, qui a décroché le bronze, à Sidney, en 2000 :

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   Ce n'est pas notre homme. Il n'a pas le profil du sniper d'Irak et, de surcroît, il a participé aux JO de Londres en 2012.

   Je suis donc sorti d'American Sniper assez mitigé. D'un point de vue cinématographique, c'est meilleur que le récent et médiocre Jersey Boys. Mais c'est limite puant sur le fond et, dans un genre approchant, pas aussi brillant que Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow.

vendredi, 27 février 2015

Rendez-vous à Atlit

   En 1995, trois soeurs se retrouvent en Israël, dans la maison de leurs parents décédés. Il est question de la vendre, chacune ayant fait sa vie ailleurs : l'aînée au Canada, la cadette en France, la benjamine ayant plus un esprit de routarde. Dans des rôles très contrastés, les trois actrices s'en sortent très bien :

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   Yaël Abecassis (vue récemment dans Canailles Connection) incarne la grande soeur, femme mûre, jadis mère de substitution pour ses cadettes. Au début, elle seule est attachée à la maison. Les deux autres ont plutôt envie de vendre. Asia (la benjamine) compte sur sa part pour financer un voyage en Inde. Elle est interprétée par Judith Chemla, qui était à mon avis meilleure dans Camille redouble.

   La révélation du film est Géraldine Nakache (plus convaincante que dans Je fais le mort). C'est la cadette, celle dont les parents se sont le moins occupés, celle qui a le plus coupé avec ses racines. C'est finalement elle qui va le plus s'attacher à la vieille baraque et à son jardin en friche qui, sous l'action des trois soeurs, va retrouver sa splendeur.

   A cette chronique familiale se superpose un peu de merveilleux. Chaque soeur va, au départ sans rien en dire aux autres, avoir de surprenantes visions. Cela donne des ruptures de ton que l'on appréciera ou pas. Moi, j'ai adhéré, d'autant plus que certaines des "apparitions" sont assez comiques.

   On perçoit la part d'autobiographie qui a nourri cette histoire, dont l'intrigue se déroule en 1995, juste avant l'assassinat du Premier ministre Itzhak Rabin par un extrémiste israélien.

 

mercredi, 11 février 2015

Eau argentée

   Ce documentaire d'Ossama Mohammed (présenté à Cannes en mai dernier) est consacré à la guerre civile syrienne. Dans sa première partie, il est composé d'un montage d'extraits vidéo postés par des Syriens sur internet. On y découvre la révolte d'un peuple (essentiellement masculin, ceci dit) avide de liberté et la férocité de la répression par le gouvernement de Bachar el-Assad.

   C'est donc un film difficile à regarder, d'abord en raison de la dureté de certaines images (qui montrent les victimes de la répression) et aussi parce qu'il s'agit de vidéo numérique de qualité très moyenne (voire mauvaise).

   Je ne m'étendrai pas sur les cadavres de jeunes hommes (voire d'enfants, victimes de bombardements), ni sur les têtes éclatées, les blessures sanguinolentes. Le plus étonnant est que certaines de ces images ont été tournées par des bourreaux, des militaires syriens qui ont torturé ces jeunes hommes. Le réalisateur insiste particulièrement sur l'un d'entre eux, dont les ongles des mains ont été arrachés et qui a été bastonné et, sans doute, violé.

   Dans les scènes d'extérieur, on ne voit pratiquement jamais les actes de violence, juste leurs dramatiques conséquences. Même si des indications de date et de lieu dont données, cela pose quand même la question de la source, pour certains extraits. On est prié de faire confiance au coréalisateur...

   ... parce qu'il y a une coréalisatrice, qu'il a d'abord rencontrée sur la Toile. A l'époque, elle habite la Syrie, plus précisément la ville d'Homs. C'est une Kurde, sans doute issue de la classe moyenne et d'esprit très indépendant. (Elle ne voit pas d'un bon oeil l'arrivée de combattants islamistes dans sa ville... et c'est réciproque.) Elle se prénomme Simav, qui signifie "eau argentée". Elle va prendre des risques fous pour témoigner de l'atrocité de la guerre.

   On retrouve donc dans cette partie des images horribles, en général de meilleure qualité que ce que l'on nous a montré auparavant. La jeune femme filme avec une caméra numérique, alors que les "youtubeurs" ont souvent posté des vidéos prises à l'aide de téléphones portables.

   L'originalité des séquences fournies par Simav est qu'elle suit des enfants (un en particulier) et qu'elle tente de leur faire classe. Elle est aussi attentive à tout ce qui vit, végétal comme animal. Au détour d'une rue, ce ne sont pas seulement des cadavres d'humains que l'on croise, mais aussi ceux de chevaux, d'ânes, d'animaux domestiques... Cela nous vaut quelques scènes très émouvantes avec des chats. On en voit de faméliques, qui mendient un peu de nourriture en miaulant. On en voit d'autres blessés, soit qu'ils ont été touchés par une explosion, soit qu'il ont été la cible de snipers particulièrement abrutis.

   Aux images sont ajoutés un commentaire sobre et une musique en général émouvante. Cela donne un ensemble hétéroclite, un peu long, parfois trop répétitif, mais qu'il faut avoir vu pour connaître un peu mieux les conséquences de ce conflit qui n'en finit pas.

samedi, 15 novembre 2014

Des nouvelles du drapeau

   Sur M6, la diffusion de la saison 11 de la série NCIS est sur le point de s'achever... et, comme le mois dernier, en regardant attentivement l'épisode 22 (programmé hier vendredi 14 novembre), les téléspectateurs ont pu remarquer la présence, dans le labo d'Abby, du drapeau israélien, associé au souvenir de Ziva David / Cote de Pablo :

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   Cette scène se situe dans la première moitié de l'épisode, quand l'agent Gibbs (à gauche sur l'image) débarque dans le laboratoire, en quête d'informations sur le décès d'un marine. On le revoit (le drapeau) dans la seconde moitié, à l'occasion de la venue de l'agent McGee (mal rasé... c'est l'un des running gags de l'épisode) :

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   Sur les deux écrans d'ordinateurs s'affichent des renseignements sur une jeune femme, une SDF pour laquelle Abby s'est prise d'affection. L'histoire est d'ailleurs marquée par la découverte, à deux pas des locaux du NCIS (à Washington), d'un quartier délabré où vivotent les exclus de la société... et parmi eux, d'anciens marines.

   Les épisodes rediffusés à la suite de celui-ci (inédit) m'ont permis de me rendre compte que la présence du drapeau israélien est plus ancienne que ce que je croyais. Auparavant, il me semblait qu'elle ne remontait qu'à la saison 10. Or, hier, j'ai pu constater la présence du petit objet dans deux épisodes de la saison 9, le premier :

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   ... et le deuxième :

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