mardi, 11 août 2026
L'Odyssée
Christopher Nolan est du genre à prendre son temps : il n'a tourné que treize films en trente ans et, dans la seconde partie de sa carrière, l'écart entre deux longs-métrages semble se stabiliser à trois ans. Il n'aime pas bâcler le travail... et il réussit à attirer du monde dans les salles de cinéma, ce dont je lui serai toujours reconnaissant. Avant même la sortie de L'Odyssée, mon cinéma CGR ayant eu l'intelligence de reprogrammer plusieurs de ses précédents films (notamment The Dark Knight et Interstellar), j'ai pu constater que cela attirait du public, y compris en version originale sous-titrée. La particularité est de voir représentées deux générations de spectateurs : les 15-30 ans, qui n'ont pas dû découvrir beaucoup d’œuvres de Nolan en salles, et les 50-70 ans, qui le suivent depuis des années.
J'ai souvent souri (ou tiqué) en entendant ou lisant des critiques de ce film, soit pour l'encenser, soit pour le dénigrer. Rarement a été avancée l'idée qu'il y avait en réalité deux films en un : l'adaptation (libre) du poème homérique et une œuvre politique contemporaine, engagée.
Le matériau de base est bien L'Odyssée d'Homère, mais des ajouts (issus eux aussi de l'Antiquité) ont été pratiqués. Il semble évident que L'Enéide de Virgile (auteur romain contemporain de Jules César) a été mise à contribution (notamment pour le récit de la conquête de Troie), ainsi que divers textes épars qui font partie de la légende de Troie.
On pourra toujours contester les choix de Nolan (il n'a pas gardé tous les épisodes du poème), mais, globalement, il a construit un bon péplum, avec du souffle, de l'action et de l'émotion. Parmi les séquences qui m'ont marqué, il y a la conquête de Troie (qui nous est présentée en plusieurs phases séparées), la rencontre de Circé, le passage par Charybe et Scylla... ainsi, bien sûr, que le massacre des prétendants. En revanche, je suis un peu déçu par l'épisode du Cyclope, si redoutable et auquel Ulysse et ses hommes finissent par échapper assez facilement. Il me semble qu'ici Nolan a été prisonnier de ses effets spéciaux, qui l'ont empêché de donner à ses scènes toute la dynamique qu'elles méritaient. On retrouve cet inaccomplissement dans la séquence chez les Lestrygons et celle des sirènes. C'est assez spectaculaire, visuellement bien fait, mais trop bref. Peut-être, au vu de la durée estimée du film, a-t-on pratiqué quelques coupes au montage.
Ces coupes ont toutefois épargné certains moments moins réussis que les autres. Je pense en particulier au décès du chien d'Ulysse. Le cabot était resté en vie pour pouvoir assister au retour de son maître (brave bête...). Il est l'un des rares à le reconnaître dans le vagabond qui demande l'hospitalité à Ithaque... et il meurt illico, à la manière du personnage incarné par Marion Cotillard dans The Dark Knight Rises, ce qui n'est vraiment pas un compliment. (C'était mieux mis en scène dans The Return, un film aux ambitions plus modestes, sorti l'an dernier, dont le principal atout était la présence au générique de l'excellent Ralph Fiennes.)
Le lien entre le péplum et le film politique se noue dans la séquence à Sparte, où Télémaque rencontre Ménélas et Hélène. Là, on s'éloigne vraiment beaucoup du texte comme de l'esprit des poèmes homériques. Ce n'est pas tant le fait qu'Hélène ait les traits d'une actrice "afro-descendante" qui pose problème (même si, dans les poèmes homériques, à plusieurs reprises, on la qualifie de femme "aux bras blancs"). Lupita Nyong'o est crédible en ravissante femme adule, capable de faire tourner les têtes. Mais le couple qu'elle forme avec Ménélas (celui-ci toujours qualifié de "blond" dans les poèmes... et incarné par un acteur brun) a plus à voir avec le XXIe siècle qu'avec l'époque antique. Il s'agit ici de dénoncer le masculinisme toxique. Or, chez les poètes homériques, le couple s'est réconcilié, Ménélas ayant pris conscience que son épouse avait été davantage envoutée par Aphrodite que par ce petit insolent de Pâris. De surcroît, il avait de nouveau succombé au charme de la belle Hélène.
Cette absence des divinités grecques (à l'exception d'Athéna... mais l'interprétation évanescente de Zendaya a le même résultat) occulte tout un pan des poèmes, qui traitent du déterminisme et de la liberté. Pour employer un vocabulaire plus contemporain, on pourrait dire qu'une partie des actes des humains dépend d'eux, tandis que l'autre est le résultat des circonstances / de la fatalité / de la volonté des divinités (rayer les mentions inutiles). De la mentalité homérique, Nolan choisit de ne garder que la remise en question (par les auteurs de L'Odyssée) de l'héroïsme de L'Iliade.
Cela concorde avec son propos politique. Il est évident que la troupe de soldats qui conquiert Troie ne représente pas différentes cités du monde grec mais la société multiculturelle états-unienne, dont (selon Nolan) l'action perturbe plus qu'elle ne libère le Proche-Orient. Ce n'est pas un hasard si Ulysse est incarné par Matt Damon, alias Jason Bourne. L'ex-super-agent de la CIA est un peu comme l'ancien guerrier grec couvert de gloire : il a pris du recul par rapport à ses exploits passés et considère désormais que son bonheur consiste en une vie simple, auprès de la femme qu'il aime. (Cette remise en question de l'héroïsme masculin traditionnel n'est pas sans rappeler ce qu'on a récemment vu dans On l'appelait Robin des Bois... à ceci près que l'Américain Damon rencontre moins de difficulté à bander son arc que l'Australo-Britannique Jackman-Robin.)
Concernant les Troyens, le film est ambigu, jouant sur tous les tableaux. D'un côté, il représente les soldats d'Ilion comme de quasi-doubles des Grecs, portant un équipement assez proche du leur et adorant les mêmes divinités. D'un autre côté, dans plusieurs retours en arrière évoquant la prise de Troie, on aperçoit des "civils" (des habitants non combattants), qui ont la peau foncée. Enfin, le comportement prédateur des Grecs/États-uniens est exagéré. Ni les premiers ni les seconds n'ont mené de guerre d'extermination (contrairement à ce qui est montré dans le film). Les Grecs antiques, une fois leurs ennemis vaincus, avaient plutôt tendance à emporter du "butin" : nourriture, objets, bijoux, femmes, enfants. Mais, pour Nolan, l'important semble être que le public fasse le lien avec une certaine image qu'ils se font des conflits du Moyen-Orient.
Enfin, il est cocasse que des critiques se réjouissent à la fois des distances prises par Nolan vis-à-vis du texte d'origine et de l'aspect féministe de son intrigue... Or, L'Odyssée des poètes homériques regorge de personnages féminins forts, à commencer bien entendu par Pénélope (plutôt bien représentée dans le film). Circé aussi est correctement campée, même si Nolan en fait plus une sorcière de type médiéval qu'une magicienne amoureuse d'Ulysse... Charlize Theron n'est pas un mauvais choix pour Calypso, mais je trouve qu'elle aurait été plus à sa place en Hélène. L'épisode qui la voit interagir avec Ulysse n'est pas le plus réussi du film. Je ne reviendrai pas sur Athéna, dont l'incarnation aurait dû être l'occasion de mettre en avant une jeune femme guerrière et rusée. Il manque aussi notamment Nausicaa, la princesse phéacienne qui apporte son aide à Ulysse. Ainsi, les poètes homériques se révèlent plus féministes que Christopher Nolan, puisqu'ils font dépendre le succès d'Ulysse de l'action de deux personnages féminins, Athéna et Nausicaa, ce que ne montre pas le cinéaste dans son film.
Je trouve que, depuis qu'il ne cosigne plus ses scenarii avec son frère (qui se consacre désormais plutôt à des séries télé), Nolan, dont les films, à l'origine, ne se situaient dans aucun camp et abordaient les questions sociétales avec une certaine nuance, a tendance à vouloir incarner une figure morale. Le succès remporté par Oppenheimer aux Oscars 2024 l'a, je pense, conforté dans ce choix (avec l'appui des producteurs). On verra au prochain film si Nolan redevient le cinéaste de la complexité qu'il fut ou s'il se contente d'être une sorte de porte-drapeau du "camp du bien".
16:39 Publié dans Cinéma, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire

