mercredi, 12 août 2026
Lawrence d'Arabie
C'est l'un des bonheurs de cet été caniculaire : la ressortie sur grand écran de films d'animation ou de longs-métrages classiques, restaurés. Voilà un excellent prétexte pour se ruer dans les salles obscures (climatisées). En revanche, pour "choper" le film de David Lean, il faut s'armer de courage. Il n'a pas bénéficié d'une distribution aussi large que Kill Bill ou Cowboy Bebop.
C'est un peu par hasard, au cours d'une pérégrination estivale, que j'ai eu l'occasion de me replonger dans ce qui peut être considéré comme un quasi-chef-d'oeuvre. Nous n'étions pas nombreux dans la salle, pour une séance (en version originale sous-titrée) de près de 3h40, avec un entracte... et deux introductions musicales aveugles, l'écran demeurant (temporairement) totalement noir... permettant de commencer à jouir de la musique composée par Maurice Jarre, l'un des atouts majeurs du film.
Un autre intérêt de cette réédition en salle est de pouvoir profiter de la mise en scène inspirée de D. Lean, qui a fait du désert un personnage de son histoire.
C'est aussi l'occasion de retrouver des acteurs épatants : le magnétique Peter O'Toole dans le rôle-titre, auquel je préfère toutefois Omar Sharif, en nationaliste arabe intransigeant, suivant un code d'honneur rigoureux. A noter aussi la prestation d'Anthony Quinn en chef tribal grande gueule. Elle fut jugée caricaturale par une partie du public moyen-oriental... mais quelle performance d'acteur ! Alec Guinness, quant à lui, fait le job en prince arabe... dont on a plus ou moins foncé le teint selon les scènes !
Il y a donc quelques imperfections dans cette œuvre d'une incontestable ampleur. On a évidemment souligné la faible présence d'acteurs régionaux (du moins pour les rôles de premier plan). On aurait pu relever le recours à "la nuit américaine" : de nombreuses scènes de nuit (notamment dans le désert) ont été tournée de jour. L'usage de filtres n'empêche pas de constater que, bien que se déplaçant de nuit, humains comme chameaux ont une ombre ! (On est sans doute prié de croire que c'est celle projetée par la Lune...)
Autre absence notable : celle des femmes. Aucun personnage principal ni secondaire n'est féminin. Leur présence (fugace) se limite à celle de figurantes, incarnant les épouses et filles des chefs de tribus arabes. L'intrigue se déroule clairement dans "un monde de mecs", certains d'entre eux entretenant des relations plus qu'amicales avec les personnes du même sexe. Mais le film reste très allusif à ce sujet (on est en 1962-1963).
Il reste un souffle incontestable. Celui de l'Histoire, qui voit les Arabes du Proche-Orient se libérer de la domination turque... pour tomber sous celle des Britanniques (et des Français). Celui aussi de l'aventure d'un étrange prophète aux yeux bleus, cet Européen à la culture classique devenu un homme du désert, à la fois fascinant et perturbé. Le concernant, on remarque que le scénario refuse tout manichéisme, évitant aussi bien l'idolâtrie que le dénigrement systématique (une leçon pour les metteurs en scène contemporains).
P.S. I
Il est des coïncidences qui ne manquent pas de sel : Lawrence d'Arabie ressort en salles au moment où L'Odyssée de Christopher Nolan y triomphe. Force est de constater que le casting des deux films-fleuves a été construit de manière diamétralement opposée : dans un cas, on fait jouer des personnages "caucasiens" par des acteurs afro-descendants, dans l'autre, on impose des acteurs hollywoodiens (souvent blancs) dans tous les rôles principaux, y compris ceux de protagonistes arabes.
Pour la petite histoire : quelques années avant de décéder, l'authentique Thomas Edward Lawrence avait achevé sa traduction de l’œuvre d'Homère.
P.S. II
Pour en savoir plus sur la vie de Lawrence, je conseille un numéro de l'émission Le Temps d'un bivouac, de Daniel Fiévet (sur France Inter), datant de 2019.
17:18 Publié dans Cinéma, Histoire, Proche-Orient | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
mardi, 11 août 2026
L'Odyssée
Christopher Nolan est du genre à prendre son temps : il n'a tourné que treize films en trente ans et, dans la seconde partie de sa carrière, l'écart entre deux longs-métrages semble se stabiliser à trois ans. Il n'aime pas bâcler le travail... et il réussit à faire venir du monde dans les salles de cinéma, ce dont je lui serai toujours reconnaissant. Avant même la sortie de L'Odyssée, mon cinéma CGR ayant eu l'intelligence de reprogrammer plusieurs de ses précédents films (notamment The Dark Knight et Interstellar), j'ai pu constater que cela attirait du public, y compris en version originale sous-titrée. La particularité était de voir représentées deux générations de spectateurs : les 15-30 ans, qui n'ont pas dû découvrir beaucoup d’œuvres de Nolan en salles, et les 50-70 ans, qui le suivent depuis des années.
J'ai souvent souri (ou tiqué) en entendant ou lisant des critiques de ce film, soit pour l'encenser, soit pour le dénigrer. Rarement a été avancée l'idée qu'il y avait en réalité deux films en un : l'adaptation (libre) du poème homérique et une œuvre politique contemporaine, engagée.
Si le matériau de base est bien L'Odyssée d'Homère, des ajouts (issus eux aussi de l'Antiquité) ont été pratiqués. Il semble évident que L'Enéide de Virgile (auteur romain contemporain de Jules César) a été mise à contribution (notamment pour le récit de la conquête de Troie), ainsi que divers textes épars qui font partie de la légende de Troie.
On pourra toujours contester les choix de Nolan (il n'a pas gardé tous les épisodes du poème), mais, globalement, il a construit un bon péplum, avec du souffle, de l'action et de l'émotion. Parmi les séquences qui m'ont marqué, il y a la conquête de Troie (qui nous est présentée en plusieurs phases séparées), la rencontre de Circé, le passage par Charybe et Scylla... ainsi, bien sûr, que le massacre des prétendants. En revanche, je suis un peu déçu par l'épisode du Cyclope, apparemment si redoutable et auquel Ulysse et ses hommes finissent par échapper assez facilement. Il me semble qu'ici Nolan a été prisonnier de ses effets spéciaux, qui l'ont empêché de donner à ses scènes toute la dynamique qu'elles méritaient. On retrouve cet inaccomplissement dans la séquence chez les Lestrygons et celle des sirènes. C'est assez spectaculaire, visuellement bien fait, mais trop bref. Peut-être, au vu de la durée estimée du film, a-t-on pratiqué quelques coupes au montage.
Ces coupes ont toutefois épargné certains moments moins réussis que les autres. Je pense en particulier au décès du chien d'Ulysse. Le cabot était resté en vie pour pouvoir assister au retour de son maître (brave bête...). Il est l'un des rares à le reconnaître dans le vagabond qui demande l'hospitalité à Ithaque... et il meurt illico, à la manière du personnage incarné par Marion Cotillard dans The Dark Knight Rises, ce qui n'est vraiment pas un compliment. (C'était mieux mis en scène dans The Return, un film aux ambitions plus modestes, sorti l'an dernier, dont le principal atout était la présence au générique de l'excellent Ralph Fiennes.)
Le lien entre le péplum et le film politique se noue dans la séquence à Sparte, où Télémaque rencontre Hélène et Ménélas. Là, on s'éloigne vraiment beaucoup du texte comme de l'esprit des poèmes homériques. Ce n'est pas tant le fait qu'Hélène ait les traits d'une actrice "afro-descendante" qui pose problème (même si, dans les poèmes homériques, à plusieurs reprises, on la qualifie de femme "aux bras blancs"). Lupita Nyong'o est crédible en ravissante femme adule, capable de faire tourner les têtes. Mais le couple qu'elle forme avec Ménélas (celui-ci toujours qualifié de "blond" dans les poèmes... et incarné par un acteur brun) a plus à voir avec le XXIe siècle qu'avec l'époque antique. Il s'agit ici de dénoncer le masculinisme toxique. Or, chez les poètes homériques, le couple s'est réconcilié, Ménélas ayant pris conscience que son épouse avait été davantage envoutée par Aphrodite que par ce petit insolent de Pâris. De surcroît, il avait de nouveau succombé au charme de la belle Hélène.
L'absence (physique) des divinités grecques (à l'exception d'Athéna... mais l'interprétation évanescente de Zendaya a le même résultat) occulte tout un pan des poèmes, qui traitent du déterminisme et de la liberté. Pour employer un vocabulaire plus contemporain, on pourrait dire qu'une partie des actes des humains dépend d'eux, tandis que l'autre est le résultat des circonstances / de la fatalité / de la volonté divine (rayer les mentions inutiles). De la mentalité homérique, Nolan choisit de ne garder que la remise en question (par les auteurs de L'Odyssée) de l'héroïsme de L'Iliade.
Cela concorde avec son propos politique. Il est évident que la troupe de soldats qui conquiert Troie ne représente pas différentes cités du monde grec mais la société multiculturelle états-unienne, dont (selon Nolan) l'action perturbe plus qu'elle ne libère le Proche-Orient. Ce n'est pas un hasard si Ulysse est incarné par Matt Damon, alias Jason Bourne. L'ex-super-agent de la CIA est un peu comme l'ancien guerrier grec couvert de gloire : il a pris du recul par rapport à ses exploits passés et considère désormais que son bonheur consiste en une vie simple, auprès de la femme qu'il aime. (Cette remise en question de l'héroïsme masculin traditionnel n'est pas sans rappeler ce qu'on a récemment vu dans On l'appelait Robin des Bois... à ceci près que l'Américain Damon rencontre moins de difficulté à bander son arc que l'Australo-Britannique Jackman-Robin.)
Concernant les Troyens, le film est ambigu, jouant sur tous les tableaux. D'un côté, il représente les soldats d'Ilion comme de quasi-doubles des Grecs, portant un équipement assez proche du leur et adorant les mêmes divinités. D'un autre côté, dans plusieurs retours en arrière évoquant la prise de Troie, on aperçoit des "civils" (des habitants non combattants), qui ont la peau foncée. Enfin, le comportement prédateur des Grecs/États-uniens est exagéré. Ni les premiers ni les seconds n'ont mené de guerre d'extermination (contrairement à ce qui est montré dans le film). Les Grecs antiques, une fois leurs ennemis vaincus, avaient plutôt tendance à emporter du "butin" : nourriture, objets, bijoux, femmes, enfants. Mais, pour Nolan, l'important semble être que le public fasse le lien avec une certaine image qu'ils se font des conflits du Moyen-Orient.
Enfin, il est cocasse que des critiques se réjouissent à la fois des distances prises par Nolan vis-à-vis du texte d'origine et de l'aspect féministe de son intrigue... Or, L'Odyssée des poètes homériques regorge de personnages féminins forts, à commencer bien entendu par Pénélope (plutôt bien représentée dans le film). Circé aussi est correctement campée, même si Nolan en fait plus une sorcière de type médiéval qu'une magicienne séduite par Ulysse... Charlize Theron n'est pas un mauvais choix pour Calypso, mais je trouve qu'elle aurait été plus à sa place en Hélène. L'épisode qui la voit interagir avec Ulysse n'est pas le plus réussi du film. Je ne reviendrai pas sur Athéna, dont l'incarnation aurait dû être l'occasion de mettre en avant une jeune femme guerrière et rusée. Il manque aussi notamment Nausicaa, la princesse phéacienne qui apporte son aide à Ulysse. Ainsi, les poètes homériques se révèlent plus féministes que Christopher Nolan, puisqu'ils font dépendre le succès d'Ulysse de l'action de plusieurs personnages féminins, notamment Athéna et Nausicaa, ce que ne montre pas le cinéaste dans son film.
Je trouve que, depuis qu'il ne cosigne plus ses scenarii avec son frère (qui se consacre désormais plutôt à des séries télé), Nolan, dont les films, à l'origine, ne se situaient dans aucun camp et abordaient les questions sociétales avec une certaine nuance, a tendance à vouloir incarner une figure morale. Le succès remporté par Oppenheimer aux Oscars 2024 l'a, je pense, conforté dans ce choix (avec l'appui des producteurs). On verra au prochain film si Nolan redevient le cinéaste de la complexité qu'il fut ou s'il se contente d'être une sorte de porte-drapeau du "camp du bien".
16:39 Publié dans Cinéma, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
vendredi, 07 août 2026
Giscard au Musée Fenaille
J'ai récemment ressenti une drôle d'impression, en déambulant dans la dernière exposition temporaire du musée archéologique ruthénois, « La sculpture en Rouergue à la fin du Moyen-Age » (visible jusqu'au 22 novembre 2026).
Non, je n'ai pas croisé le fantôme de l'ancien président de la République (1974-1981), décédé en 2020. Cependant, au détour d'une salle, je suis tombé sur une sculpture (du XIVe siècle) qui a, je trouve, un petit air de ressemblance avec Valéry Giscard d'Estaing, tel qu'il était dans les années 1970-1980 :
Ladite sculpture faisait partie des réserves du musée, où elle était entreposée depuis une quarantaine d'années... soit depuis le premier septennat de François Mitterrand, qui avait battu VGE en 1981. Serait-ce une coïncidence ?
Quant à la ressemblance, ne serait-elle pas due à un lien familial ? La sculpture pourrait s'inspirer d'une personnalité rouergate du Moyen-Age, dont VGE serait un (très) lointain descendant... Rappelons que les membres de la famille Giscard (le père et l'oncle du futur président) ont obtenu, dans l'Entre-deux-guerres, de pouvoir ajouter la particule "d'Estaing" à leur nom, en prétendant descendre (de manière un peu détournée...) d'une cousine de l'amiral d'Estaing, dernier héritier mâle (légitime) de la lignée, qui fut guillotiné en 1794... (La commune d'Estaing se trouve dans l'Aveyron, à 30-40 minutes de route, au nord de Rodez.)
La réponse à ces palpitantes questions se trouve peut-être dans le descriptif de la statue, dont je peux vous dire qu'elle "trône" et qu'elle est accompagnée de deux animaux... Il faut aller au musée pour en avoir le cœur net !
Cette exposition est étonnante. Elle est composée en grande partie de "reliquats", de pièces rapportées. Soit elles avaient été soustraites à la vue du public (l'une d'entre elles était même dissimulée derrière un mur de briques, dans l'église Saint-Amans, dont ce n'est pas le seul secret...). Soit elles sont incomplètes (voire sont des fragments), victimes des affres du temps... ou de la violence révolutionnaire, qui a fait bien des dégâts, entre 1789 et 1795...
J'ai été ému par ces fragments de mains, exposés dans une vitrine du début de l'exposition. Ils font partie d'éléments retrouvés à l'occasion de travaux ou de fouilles, dans la cathédrale de Rodez, à la fin du XXe ou au début du XXIe siècle. Bien entendu, à l'origine, ces mains faisaient partie de corps sculptés. Mais les voir ainsi présentés, tels des membres amputés, a quelque chose de troublant.
Dans le florilège des pièces (presque) complètes, les figures féminines sont très présentes. Sans surprise, c'est la Vierge Marie que l'on rencontre le plus souvent, soit seule, soit dans un groupe, soit en compagnie de l'enfant Jésus. L'une des plus belles sculptures (en albâtre, datant du XIVe siècle) la montre avec l'enfant debout (sur son genou gauche), une rareté.
Mon coup de cœur va toutefois à une autre œuvre, une représentation de Sainte Foy datant du XVe siècle, extraite du Trésor de l'abbaye de Conques :
Le bois est recouvert d'argent. Admirez la finesse des traits, la précision des détails. Couronnée, la sainte tient dans sa main droite les instruments de son martyre (le gril et l'épée).
Une autre belle pièce risque d'attirer vos regards : un haut-relief représentant la descente de Jésus aux Limbes :
La gueule du Léviathan n'est pas sans rappeler celle qui figure sur le (magnifique) tympan de l'église abbatiale de Conques :
La différence est qu'à Conques, les démons font entrer les pécheurs en Enfer, tandis que Jésus essaie de sortir certains "élus" des Limbes.
Du côté masculin, outre le Christ, on croise à plusieurs reprises Saint Antoine, souvent accompagné d'un animal, sans doute un cochon... mais, si vous vous rendez sur place, vous réaliserez que l'identification n'est pas toujours évidente.
Très anciennes et dégradées par le temps ou la bêtise humaine, ces œuvres ont bénéficié de restaurations, dont les techniques sont expliquées par divers panneaux et vidéos. Située en sous-sol (la partie la plus fraîche du musée), cette expo mérite vraiment le détour.
12:28 Publié dans Aveyron, mon amour, Histoire, Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, culture, art, occitanie, scultpure, exposition, religion
jeudi, 06 août 2026
Chirac à Conques
C'est l'une des surprises qui attend les touristes et les pèlerins qui débarquent dans le (splendide) village médiéval aveyronnais : la présence, en deux endroits, du nom de l'ancien président de la République, qui fut aussi maire de Paris... et député de la rurale Corrèze, pas si éloignée que cela de l'Aveyron. Se pourrait-il qu'il y ait un lien ?
- Ce n'est même pas nécessaire ! me répliquerait l'un de mes amis qui, il y a quelques années, a découvert qu'on avait donné le nom de l'ancien président à un lycée agricole rouergat... avec lequel il n'a sans doute jamais entretenu la moindre relation.
La première mention du nom Chirac figure sur une place ombragée, entre le nouvel office tourisme (déplacé, rénové, très bien aménagé) et la célèbre église abbatiale. Vacanciers et pèlerins y profitent d'un moment de fraîcheur, parfois y pique-niquent, à proximité d'un surprenant panneau :
Cette pause salutaire est aussi l'occasion de découvrir qu'il ne s'agit pas de Jacques, mais de Pierre Chirac, né à Conques en 1657, mort en 1732. Ce médecin talentueux, qui a principalement vécu sous le règne de Louis XIV, a accompagné les troupes françaises, soigné le futur Régent et géré le Jardin des Plantes, avant d'obtenir son bâton de maréchal : l'anoblissement et la fonction de premier médecin du roi (Louis XV). Le nom Chirac ne s'est pas transmis par sa descendance.
L'autre Chirac de Conques se découvre à l'intérieur du Musée Joseph Fau, situé dans une ancienne maison de chanoine. J'en recommande la visite guidée, ses collections, en apparence anodines, révélant toute leur richesse grâce aux commentaires de la guide.
L'objet ci-dessus est un... pied de lit, résultat sans doute du réemploi d'un objet liturgique. (Il se trouve au premier étage du musée.) Il est bien au nom d'un Chirac, mais pas Pierre, ni Jacques : le prénom suggéré par la forme raccourcie GME est Guillaume. Ce Guillaume Chirac (peut-être apparenté à Pierre, sans être son père, qui se prénommait Jean ou Jehan) était un menuisier réputé.
Quant au nom Chirac, on le rencontre aussi en Auvergne et en Lozère. Il est vain de chercher une origine aveyronnaise à l'ancien président de la République.
Le Musée Fau lui recèle d'autres trésors, que l'on peut découvrir notamment au sous-sol ou au rez-de-chaussée (où il fait relativement frais). Je n'en citerai qu'un : une sculpture de sainte Foy :
La présence du socle (qui n'est sans doute pas d'origine) indique que la statue se trouvait auparavant dans un tout autre contexte. On découvre celui-ci en observant attentivement une très ancienne gravure (datant des années 1830), qui figure en général parmi les documents que les guides de Conques commentent au cours de l'une des visites.
La statue se trouvait à l'entrée de l'église abbatiale, sous le tympan sculpté, entre les portes d'entrée et de sortie. (A toutes fins utiles, j'ajoute qu'il convient de ne pas confondre cette statue avec le célèbre reliquaire de sainte Foy, qui est exposé dans la salle du trésor, une autre visite qui s'impose en cas de passage à Conques.)
21:01 Publié dans Aveyron, mon amour, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, occitanie, france
dimanche, 26 juillet 2026
La Bataille de Gaulle - J'écris ton nom
Sorti quelques semaines à peine après L'Âge de fer, ce second volet traite des années 1942-1944, sous l'angle double de la liberté et de la souveraineté.
La première est sous-entendue par le titre, qui fait allusion à un poème de Paul Eluard, écrit en 1942. Elle est illustrée par la lutte menée par les résistants, à l'intérieur contre l'occupation allemande, à l'extérieur contre les troupes de l'Axe. Toutefois, force est de constater que le film est meilleur dans la mise en scène des combats des Forces Françaises Libres que dans celle des actes de la Résistance intérieure.
La trame suivie ressemble à celle du premier volet. Le fil rouge est la difficile construction d'un pôle de résistance unifiée, Charles de Gaulle étant toujours confronté à la mauvaise volonté des Alliés, cette fois-ci particulièrement des États-Unis de Roosevelt, entrés en guerre à la fin de 1941. Les relations avec Churchill sont toujours aussi ambiguës, tendues... de Gaulle se montrant à la fois colérique et habile manœuvrier.
Le film nous fait percevoir l'importance du rôle des médias, à travers deux situations qui ont chacune donné lieu à une photographie. La première a été prise lors de la Conférence de Casablanca, en janvier 1943 :
A ce moment, les Américains pensent avoir fait le plus dur, en imposant le rapprochement entre l'ancien vichyste (le général Giraud) et le chef de la France Libre. Antonin Baudry montre bien à quel point les (anciens) partisans du maréchal Pétain se sont accrochés au pouvoir, aussi bien en métropole qu'outre-mer et que tout ce que de Gaulle et ses partisans avaient accompli depuis 1940 risquait de s'effondrer en 1943. De son côté, Thierry Lhermitte incarne très bien Giraud, qui fut sans doute, par la volonté des Américains, le rival le plus redoutable de Charles de Gaulle, alors qu'il n'avait ni l'intelligence ni les tripes pour s'imposer face à lui.
La seconde photographie fut un peu la manière dont de Gaulle a rendu la monnaie de sa pièce à Roosevelt. Elle a été prise à Washington, en juillet 1944 :
Ce fut au tour du général français d'instrumentaliser les médias pour, au lendemain du Débarquement de Normandie, asseoir l'idée qu'il était le chef légitime du gouvernement français de transition, forçant un peu la main des dirigeants états-uniens.
Sur le terrain, c'est tout aussi épique que dans le premier volet. A la bataille de Bir-Hakeim répond celle (encore plus méconnue) de Ksar Ghilane, au sein de la campagne de Tunisie. Au général Koenig succède le général Leclerc (Niels Schneider, excellent), auquel le film rend un hommage mérité.
Je suis moins satisfait de la manière dont la Résistance intérieure est représentée. L'accent est mis sur les difficultés à l'unifier, mais les actions réalisées au quotidien ne sont pas assez bien mises en valeur (à mon avis). Je ne suis pas très convaincu non plus par la manière d'incarner Jean Moulin. Peut-être aura-t-on une bonne surprise cet automne avec Gilles Lellouche.
Quoi qu'il en soit, ce deuxième volet est marqué, comme le premier, par un certain souffle. La mise en scène est efficace et souvent inspirée. Simon Abkarian emporte définitivement l'adhésion en Charles de Gaulle. Les spectateurs préfèreront peut-être ce volet, parce qu'il montre l'ascension, jusqu'à la Libération de Paris, à laquelle ont participé tant d'anonymes, français comme étrangers (notamment les Espagnols de La Nueve). De mon côté, j'ai plutôt un faible pour la première partie, qui met davantage en exergue les difficultés des débuts... et instille un humour incongru, salutaire, moins présent dans ce second volet. Le film n'en est pas moins hautement recommandable.
10:03 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire, france
dimanche, 19 juillet 2026
Le Héros de Berlin
Décédé avant la sortie de ce film, le réalisateur Wolfgang Becker s'était fait connaître jadis avec Good Bye Lenin !, dont l'acteur principal, Daniel Brühl, vient faire un petit coucou ici. Il n'est pas la seule référence à cette précédente œuvre, dont l'ambiance de fin de RDA filtre à travers l'évocation du rôle de la STASI et l'annonce du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin.
En découvrant peu à peu l'ascension d'un mythomane, les cinéphiles penseront aussi à Un Héros très discret (de Jacques Audiard) et au récent Marco, l'énigme d'une vie. Aux contextes de la Guerre civile espagnole et de la Seconde Guerre mondiale succède celui du régime communiste (finissant) est-allemand, avec l'histoire d'une fuite en RER, qui aurait été orchestrée par un employé des chemin de fer tombé dans l'oubli.
L'intrigue suit deux voies parallèles : celle de la relation problématique à la vérité du héros, devenu une quasi-loque humaine, tenant poussivement un vidéo-club au bord de la faillite... et celle des autorités officielles, avides d'encenser un "héros ordinaire" et de renouveler les discours concernant la chute du Mur.
Je n'ai été que moyennement convaincu. Charly Hübner (qui, jadis, a joué dans La Vie des autres, film autrement plus puissant que celui-ci) fait le job dans le rôle d'un pauvre type qui a été mêlé bien malgré lui à une étrange affaire, mais le scénario accumule trop les invraisemblances pour être crédible. La démystification intervient trop tard et la peinture du petit monde politique allemand m'est apparue vraiment caricaturale. (Qu'en ont pensé les Allemands ?)
A côté de cela, il y a bien l'émergence d'une improbable histoire d'amour, pas si mal menée que cela mais, globalement, je trouve le film très ambigu dans son propos, notamment quand il affirme (à plusieurs reprises) que l'histoire n'est qu'un assemblage de mensonges. Il met dans le même sac tous les régimes (totalitaires comme démocratiques) et ne fait pas l'effort de distinguer la politique mémorielle d'un État de l'écriture réelle de l'histoire, par des professionnels rigoureux.
Ce n'est pas déplaisant à suivre, mais c'est décevant. Il y a bien mieux à l'affiche actuellement.
08:55 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
mercredi, 15 juillet 2026
Kayara, princesse inca
Ce bref film d'animation (1h20) se situe dans la lignée de la précédente œuvre de son réalisateur Cesar Zelada : Ainbo, princesse d'Amazonie. Il conte l'histoire d'une émancipation féminine, celle de l'héroïne qui, de surcroît, va sauver son peuple.
Attention toutefois : celle-ci n'est pas plus princesse que "caillera", même si c'est une rebelle, fille unique d'un chasqui... dont la fonction (contrairement à ce qu'une homophonie facile pourrait laisser croire) n'est pas de s'occuper des chasse-neige et des après-ski.
C'est l'un des intérêts de cette modeste production plutôt destinée aux enfants : l'insertion d'éléments civilisationnels dans l'intrigue, liés aux Incas et à d'autres peuples amérindiens, au début du XVIe siècle.
Dans un premier temps, le propos se veut surtout féministe, avec une gamine débrouillarde qui veut braver une société patriarcale qui interdit aux femmes d'exercer la fonction de messager, quand bien même elles seraient douées à la course. Je laisse à chacun(e) le plaisir de découvrir comment Kayara va parvenir à ses fins... Dans la salle, même les petits garçons étaient captivés. (Il faut dire que le meilleur ami de l'héroïne est le fils de l'empereur inca, un jeune gars plutôt sympa... mais pas très enclin à bousculer les traditions.)
La suite voit se déployer un complot, dont je ne révèlerai rien. Sachez que, pour des adultes, c'est limpide. C'est donc compréhensible par de jeunes enfants. La situation va toutefois se compliquer avec l'arrivée de mystérieux étrangers, sur de grands bateaux à voile... eh, oui, les Espagnols sont (tardivement) de la partie !
Entre messages codés, quipus, poisons, passages secrets et divinités de la nature, on ne s'ennuie pas, même si l'intrigue est, pour des adultes, conduite de manière simpliste (voire naïve), les problèmes se résolvant assez rapidement. Au niveau de l'animation, c'est correct, sans plus. On passe un agréable moment (au frais)... et on apprend deux-trois trucs sur les cultures précolombiennes.
lundi, 06 juillet 2026
Notre Histoire - Chroniques du Caire
Abu Bakr Shawky a puisé dans son histoire familiale pour écrire le scénario de cette fiction historique, à la fois dramatique, colorée et (parfois) humoristique, dont l'action se déroule de 1967 à la seconde moitié des années 1980, sous les présidences successives de Gamal Abdel Nasser, Anouar el-Sadate et Hosni Moubarak.
L'arrière-plan politique intervient doublement dans la saga familiale, puisque les fils sont susceptibles d'être mobilisés dans le cadre des conflits israélo-arabes (en 1967 pour la Guerre des Six-Jours et en 1973 pour celle de Kippour)... et qu'il convient d'être très prudent quand on émet une opinion politique dans un pays qui est une dictature militaire... très policée. A cet égard, la manière dont deux membres de la famille, à vingt ans d'intervalle, vont gaffer, ne manque pas de saveur...
Cette famille réside presque entièrement dans le même appartement, où se côtoient quotidiennement le père, la mère, trois oncles, trois fils, bientôt une belle-fille... et même le voisin du dessus, qui ne supporte pas d'entendre le héros s'exercer au piano... mais vient soutenir ses voisins quand l'équipe locale, dont ils sont fans, dispute un match, le plus souvent perdu...
J'ai été particulièrement sensible aux trois oncles, trois "tontons" aux tempéraments différents... et bien affirmés. L'un d'entre eux a le statut de porte-malheur, plusieurs péripéties permettant de vérifier cette incroyable réputation ! Mais le personnage qui réserve le plus de surprises est sans doute celui de la mère, qui connaît de beaux développements dans la seconde partie de l'intrigue.
La musique est omniprésente dans cette histoire, la populaire comme l'élitiste. On découvre la première dans l'appartement familial et chez les parents de la dulcinée autrichienne, tandis que la classique est la passion du héros Ahmed (sans doute le père du réalisateur). Jeune pianiste doué, il décroche une bourse pour un conservatoire autrichien, avec de grandes ambitions artistiques... et l'envie folle de rencontrer sa correspondante locale, dont il est tombé amoureux. Cette love story complètement improbable (mais a priori vraie) est le fil rouge de l'intrigue. Elle va survivre aux aléas politiques, aux drames familiaux et aux péripéties de la carrière d'Ahmed, qui connaît des hauts et des bas.
Le film s'interrompt peu après la naissance du petit-fils, dans une Égypte à la croisée des chemins, où l'on sent monter l'intégrisme religieux.
Je n'attendais pas grand chose de ce film et il m'a littéralement happé, grâce à son énergie et au talent des comédiens, pourtant peu connus.
00:21 Publié dans Cinéma, Proche-Orient | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
samedi, 04 juillet 2026
Espions, une histoire vraie
Il y a cinq ans, j'ai découvert cette émission de radio, produite et présentée par Stéphanie Duncan, à travers l'histoire d'Amaryllis Fox, ex-agent de la CIA. Depuis, d'autres portraits sont venus enrichir la collection, qui bénéficie d'une rediffusion estivale, depuis lundi dernier, sur France Inter. Dans le même temps, il y a quelques mois, est paru en édition de poche un florilège de portraits d'espions (17 au total) :
La version livresque est une sorte "d'extrait sec" de chaque biographie radiodiffusée. Il y manque les illustrations sonores, la musique, les documents d'époque. Mais cela se lit vite (chaque bio s'étendant sur sept à dix pages) et c'est bien écrit.
Trois des cinq portraits rediffusés cette semaine figurent dans le florilège : ceux d'Oleg Gordievski (émission de mardi), de l'ancienne maîtresse de Fidel Castro Marita Lorenz (émission de mercredi) et de l'agent double britannique Kim Philby (émission de jeudi).
Complètent la série l'histoire de l'hôtesse de l'air israélienne Yola Reitman (émission de lundi) et celle de l'ancien journaliste du Canard enchaîné Jean Clémentin (émission d'hier vendredi), dont la révélation du passé de "correspondant" des services tchécoslovaques avait défrayé la chronique en 2022.
Aux "vieux" auditeurs de la radio publique, cette émission en rappellera une autre, la fameuse Rendez-vous avec X, multirediffusée, qui conjuguait rigueur des sources et talent de mise en scène (le "Monsieur X" étant un personnage de fiction, interprété par un acteur).
11:53 Publié dans Histoire, Loisirs, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, médias, journalisme, livre, actualite, actualites, actu, actualité, actualités
samedi, 13 juin 2026
La Bataille de Gaulle - L'âge de fer
Il y a quelques années de cela, le scénariste Antonin Baudry avait révélé un certain talent de réalisateur avec Le Chant du loup. Il a pris son temps avant de retourner derrière la caméra, avec ce qui n'est pas véritablement un biopic, mais un film de guerre et de résistance, qui prend parfois la forme d'un cours d'histoire.
La première qualité de ce film est de mettre en avant des épisodes de la Seconde Guerre mondiale qui n'ont pas souvent figuré à l'écran. Ainsi, on découvre celui qui n'est encore que le colonel de Gaulle lors de la bataille de Montcornet (en mai 1940), au cours de laquelle il a dirigé plusieurs unités de char contre l'envahisseur allemand, avec une certaine habileté... mais aussi de l'audace... et un poil d'inconscience, Simon Abkarian réussissant à nous faire toucher du doigt le mélange de courage et d'arrogance du personnage. C'est aussi l'occasion de mettre en scène le sens de la formule du futur général :
- Mon colonel, c'est la débandade !
- Ai-je l'air de débander ?
Sans être aussi savoureux, le reste des dialogues est tout de même souvent marqué par un indéniable savoir-faire, ne serait-ce que parce que l'on s'est visiblement beaucoup inspiré des Mémoires de Charles de Gaulle, ainsi que de ses lettres, notes et carnets. Cela donne ce ton souvent sentencieux au héros, pas toujours bien assimilé par Abkarian, qui donne parfois l'impression de réciter un texte littéraire.
Les spectateurs attendent sans doute les débuts du personnage à Londres, mais Baudry a l'intelligence de ne pas trop s'attarder dessus, notamment sur l'Appel du 18 juin, déjà amplement traité dans le De Gaulle de Gabriel Le Bomin. Il préfère mettre en scène les rencontres avec Winston Churchill (qui parlait sans doute mieux le français que de Gaulle l'anglais). Celui-ci est interprété par l'excellent Simon Russell Beale (qui nous a ravis naguère en incarnant cette pourriture de Beria dans La Mort de Staline). C'est l'un des aspects les plus réussis de ce long-métrage : la confrontation de ces deux têtes de lard, qui s'estimaient mutuellement mais n'hésitaient pas à se jouer des coups en douce.
Un autre mérite du film est de montrer à quel point fut difficile la construction de la Résistance extérieure. Au début, ce n'est qu'une bande d'amateurs, des patriotes de tout bord qui ne disposent pas de moyens importants. De plus, quand le mouvement a commencé à prendre de l'ampleur, de Gaulle aurait dû, à plusieurs reprises, en être évincé, par l'amiral Muselier (qui a eu l'idée de la Croix de Lorraine), par le général Catroux (plus accommodant que de Gaulle mais moins charismatique... et moins tenace), par l'amiral Darlan (ancien second de Pétain)... et par le général Giraud, que l'on verra sans doute dans le second volet, qui sort bientôt.
A la vision de ce film, on comprend aussi mieux pourquoi de Gaulle a eu, par la suite (notamment une fois revenu au pouvoir, en 1958), de telles réticences vis-à-vis des gouvernements britanniques et états-uniens, qui, durant la guerre, lui ont souvent mis des bâtons dans les roues et l'ont tenu à l'écart de certains moments importants.
Le premier de ces épisodes est celui de Mers el-Kébir, qui a failli torpiller définitivement la toute jeune France Libre. Je trouve que le film est un peu dur pour les Britanniques et ne montre pas assez la raideur jusqu'au-boutiste des officiers de marine français.
Moins connues sont les pérégrinations de Charles de Gaulle en Afrique sub-saharienne : Cameroun, Tchad et Congo font partie des premières colonies ralliées à la Résistance extérieure. C'est l'occasion pour le réalisateur de montrer le recrutement en partie africain des FFL (Forces Françaises Libres), sous la houlette notamment du général Leclerc (auquel je trouve que cette première partie ne rend pas assez hommage). Cela nous vaut aussi une séquence pittoresque en zone équatoriale, avec de Gaulle imperturbable dans son uniforme (à l'intérieur duquel il doit pourtant crever de chaud) et négligeant les conseils de Spears, l'attaché britannique qui tente d'arrondir les angles avec Churchill. Lorsque l'attaché lui propose un produit pour lutter contre les insectes volants, il s'attire cette réponse cinglante du chef de la France Libre :
- Les moustiques ne piquent pas le général de Gaulle !
Je laisse à chacun(e) le plaisir de découvrir ce qui suit cette déclaration péremptoire du héros qui, à l'époque, s'était mis à parler de lui à la troisième personne !
Le véritable moment de bravoure est sans conteste la séquence consacrée à la bataille de Bir Hakem (au printemps 1942). En se battant à un contre dix, avec beaucoup moins de matériel, les FFL sont parvenues à infliger de lourdes pertes aux Italiens et à l'Afrika Korps de Rommel, ralentissant suffisamment leur progression pour permettre aux Britanniques de regrouper leurs forces, permettant à moyen terme la victoire cruciale d'El-Alamein. Ce fut l'honneur retrouvé de l'armée française et c'est filmé avec un souffle quasi épique.
Dans cette bataille, on retrouve la composition hétérogène des FFL. La mise en scène insiste plutôt sur la composante africaine, mais il faut savoir qu'il y eut aussi des unités originaires du Pacifique, comme le rappelle un reportage récemment diffusé à la télévision publique.
Certains spectateurs s'étonneront peut-être de la présence d'une femme (une seule) au sein des combattants. Ce n'est pas une invention "politiquement correcte", pour se mettre en conformité avec l'air du temps. Cette femme (hors du commun) était Susan Travers, une Britannique qui commença la guerre comme ambulancière dans la Croix-Rouge, avant de rejoindre la France Libre puis la Légion étrangère. Hélas, le film ne dit presque rien d'elle, la présentant comme très proche du général Koenig (qui commandait les troupes à Bir Hakeim). En fait, elle était sa maîtresse... et lui marié, ce qui, à l'époque, était socialement inacceptable. Son rôle a donc été minoré (voire ignoré) pendant des décennies.
Je suis conscient que, l'époque étant extrêmement riche, le film ne pouvait pas tout dire. Il regorge tout de même d'anecdotes (comme celle des habitants de l'île de Sein, parmi les premiers à rejoindre la France Libre en 1940) et, s'il est assez scolaire dans sa forme, plusieurs scènes témoignent d'un effort d'inventivité.
Les 2h40 passent sans problème. C'est au final pour moi un bon spectacle, instructif de surcroît.
08:43 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire, france
lundi, 25 mai 2026
Les Goûteuses d'Hitler
Le dictateur allemand vivait dans la crainte d'être assassiné. Les historiens estiment qu'il aurait échappé, au total, à une quarantaine de tentatives, les plus célèbres étant celle de Georg Elser et celle du colonel von Stauffenberg, déjà représentées au cinéma.
Voilà pourquoi, en 1943, en Prusse orientale, une équipe de jeunes Allemandes a été recrutée de force par la SS pour goûter les plats préparés pour les repas d'Hitler. Le film adapte le (passionnant) roman de Rosella Postorino, lui-même inspiré de la vie de Margot Wölk.
Sur la forme, le début ressemble un peu à une pièce de théâtre, avec ces femmes disposées de manière géométrique autour d'une grande table. Notons que, dans la réalité, elles étaient quinze, contre dix dans le roman, et sept ici, un choix qui se justifie peut-être par la volonté de concentrer l'intrigue sur un petit nombre de personnalités marquantes, l'effectif impair permettant de disposer les femmes en quinconce de part et d'autre de la table, ce qui ouvrait des perspectives à la mise en scène.
Le groupe est très disparate, avec des personnes âgées de dix-sept à quarante ans environ. Six des sept femmes sont ou ont été mariées, cinq ont eu au moins un enfant. L'héroïne, Rosa, est, avec Leni (la plus jeune), la seule à ne pas avoir accouché, son mari ayant été convoqué sous les drapeaux peu de temps après leur mariage.
Les opinions politiques des goûteuses sont variées. Une minorité est qualifiée d' « enragées », des nazies convaincues, qui gobent toute la propagande. Rosa se garde de le dire, mais sa famille est plutôt dans le camp opposé, même si elle évite toute attitude contestataire. Déjà qu'elle est perçue comme à part par les autres femmes (parce qu'elle n'est pas originaire de la région)... Celles-ci (filles de paysans, pour la plupart) la surnomment « la Berlinoise » (terme péjoratif, équivalent de la Parisienne, chez nous).
Une autre de ces femmes se détache : Elfriede, au caractère plus affirmé que Rosa, et qui cache aussi quelques secrets.
En gros, le scénario suit les deux tiers de l'intrigue du roman, en éliminant certains aspects annexes (comme la relation avec une baronne, proche du comte von Stauffenberg). J'ai été un peu déçu par l'adaptation, d'abord parce qu'elle évacue l'humour parfois caustique du roman, ensuite parce que l'aspect "goûteuse" de l'intrigue passe souvent au second plan. Il est surtout question des relations entre ces femmes, l'objectif du réalisateur étant, à mon avis, de mettre en valeur l'esprit de "sororité". Il en vient à négliger certains éléments du roman, qui auraient pourtant pu rendre son film plus intéressant. Alors que l’œuvre d'origine est assez crue, j'ai trouvé son adaptation un peu aseptisée.
Mais le film a le mérite de mettre au jour cette histoire incroyable, de surcroît bien portée par plusieurs interprètes, au premier rang desquels je place Elisa Schlott, qui incarne de manière convaincante une épouse esseulée, qui tente de survivre dans un monde d'hommes ultra-violents.
P.S.
Je n'ai pas aimé la fin, très différente de celle du roman (et de la réalité).
lundi, 13 avril 2026
Je n'avais que le néant
J'ai raté ce film à sa sortie en salles. J'ai récemment profité d'une séance spéciale pour y remédier. Je fais partie de celles et ceux qui estiment que Shoah, de Claude Lanzmann, est un chef-d’œuvre, un documentaire aussi fort que novateur (pour son époque), que je n'ai toutefois jamais vu au cinéma, uniquement à la télévision et en DVD.
J'ai donc pris en pleine gueule certaines scènes, qui m'ont rappelé celles déjà vues sur petit écran, ici amplifiées par la salle obscure. Guillaume Ribot a puisé dans les quelque 220 heures de rushes non utilisés pour nous livrer une sorte de making of de Shoah, sur fond d'extraits des écrits du cinéaste, toujours très bien choisis.
On retrouve donc certains des intervenants les plus marquants du documentaire-fleuve : le rescapé miraculeux de Chelmno (qui a survécu à une balle dans la nuque...), le coiffeur de Treblinka (dont on apprend qu'il a sans doute fui Lanzmann avant d'accepter de témoigner), un autre, allemand, l'un des rares évadés des camps d'extermination, les paysans polonais qui ont (presque) tout vu, l'ancien cheminot qui n'a rien oublié, l'ex-SS Suchomel, malade du cœur (il en avait un !), piégé par une caméra cachée (la "paluche", qui n'enregistrait pas, mais transmettait les images à distance, à une régie située dans le combi loué par Lanzmann), les anciens membres des Einsatzgruppen, protégés par leur entourage, et qui ne se laissent pas berner, au point de pousser l'équipe à prendre la fuite...
De manière involontaire, certaines scènes (qui datent de plus de quarante ans) font écho à notre époque. On est ainsi stupéfait d'entendre un paysan polonais (qui ne maîtrise aucune langue étrangère) affirmer que Claude Lanzmann parle (français) avec "un accent juif" ! (S'il vivait en 2026, peut-être ironiserait-il sur la manière de prononcer son nom de famille...) C'est encore le nom du réalisateur qui est source d'ennuis puisque, pour nombre d'anciens nazis, il "sonne juif" et lui vaut donc des refus d'entretien. On constate que, bien avant que l'expression ne soit créée, il régnait déjà, entre 1973 et 1980, une sorte "d'antisémitisme d'atmosphère", que certains tentent aujourd'hui de minimiser.
Le film se termine sur une séquence forte, avec des survivants de la révolte du ghetto de Varsovie, l'un des chefs, devenu alcoolique, peinant à s'exprimer. Ici encore, un geste, une attitude, parle plus que des discours.
21:40 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
dimanche, 29 mars 2026
Les Rayons et les ombres
Auréolé du succès (public comme critique) d'Illusions perdues, Xavier Giannoli a eu les moyens de se lancer dans un projet plus risqué, celui d'un biopic double, croisement des vies d'un père et de sa fille, à savoir Jean et Corinne Luchaire.
Utilisant les retours en arrière pour entremêler les époques, Giannoli nous livre une véritable fresque, de l'Entre-deux-Guerres aux lendemains de la Libération, en passant bien entendu par la période d'occupation allemande et de collaboration.
La distribution est éblouissante. Pour lancer le film, on a beaucoup communiqué sur Jean Dujardin, qui parvient à faire ressentir les ambiguïtés de son personnage, jusque dans sa lâcheté lucide. Il est un autre acteur qui réussit tout aussi bien à incarner un individu trouble : August Diehl, remarquable en Otto Abetz, même si je trouve que Giannoli (de manière encore plus évidente avec lui qu'avec Luchaire/Dujardin) gomme certains aspects déplaisants (ou ne les aborde que de manière allusive) pour rendre ses protagonistes plus "aimables".
A ce duo de paires de couilles il faut ajouter Nastya Golubeva (eh oui, encore une "fille de"), dont je n'attendais pas grand chose, mais qui m'a épaté dans le rôle. A certains moments, elle vole la vedette à Diehl et Dujardin, ce qui n'est pas une mince affaire. Je regrette toutefois que, dans la dernière période de la vie de l'héroïne, on ne l'ait pas véritablement enlaidie : la maladie, les excès divers et le désespoir avaient fait vieillir prématurément Corinne Luchaire, qui, à la veille de sa mort, ne ressemblait plus guère à la starlette des débuts.
L'autre intérêt du film est sa volonté d'expliquer en nuances l'adhésion à la Collaboration. Certains Français s'y sont lancés par fidélité au maréchal Pétain, d'autres par sympathie pour les thèses nazies, d'autres encore par opportunisme. Concernant Jean Luchaire, il semble que ce soit le pacifisme qui l'y ait mené. Mais, très vite, ce sont les préoccupations matérielles qui ont pris le dessus, l'humaniste rigoureux du début finissant dans les partouzes cocaïnées auxquelles participaient certains officiers des troupes d'occupation...
Je reproche au film de situer tard dans le temps le basculement de Luchaire, alors que, dès le début de 1941, il a tenu des propos ouvertement antisémites. Giannoli passe aussi rapidement sur le séjour à Sigmaringen, cette "colonie des collabos" durant laquelle Luchaire ne s'est pas contenté d'être observateur. En Allemagne même, il a de nouveau dirigé un journal (et une radio) pro-nazi.
Quoi qu'il en soit, en dépit du brio qui est à l’œuvre, je suis resté un peu extérieur au film. Giannoli a beau s'appesantir sur les effets de la tuberculose, les souffrances ressenties par ses héros sont bien peu de choses au regard de celles subies par tant de personnes, bien plus recommandables, sous l'Occupation. Le journaleux adepte des compromissions et sa petite fille gâtée demeurent peu sympathiques et j'adhère totalement au réquisitoire du procureur (excellent Philippe Torreton), qui arrive bien tard.
Du point de vue des nuances, j'ai quand même apprécié qu'on ne nous montre pas les résistants systématiquement comme des chevaliers blancs de la démocratie. Certains d'entre eux (notamment parmi ceux qui se sont "engagés" après le 6 juin 1944...) sont présentés comme de sales types, pitoyables en comparaison de celles et ceux qui ont été des héros.
Globalement, le film, bien fichu, supporte la distance (3h20...), même s'il comporte quelques longueurs.
17:33 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
samedi, 14 mars 2026
E.P.i.C.
Avec G.O.A.T. (dans un tout autre genre), c'est le deuxième film sorti récemment dont le titre est un acronyme : ici, le terme que l'on pourrait traduire par « épique » signifie aussi Elvis Presley in Concert.
C'est à Baz Luhrmann (réalisateur d'Elvis) que l'on doit ce documentaire hommage, conçu pour particulièrement mettre en valeur la période Las Vegas de la carrière du King. Pour cela, il a collecté un important matériau : des séquences issues de précédents documentaires, assez anciens, des extraits de programmes télévisés, mais aussi des images méconnues, tournées pendant des séances de répétition ou d'enregistrement. Ajoutez à cela divers extraits de concerts, le tout restauré, remastérisé (pour le son) et vous obtenez une formidable collection de moments, hélas placés un peu dans le désordre. Pour s'y retrouver, mieux vaux bien connaître la carrière d'Elvis... ou se fier à son apparence physique, sa coiffure comme son degré d'empâtement indiquant à quelle période l'on se trouve.
Le résultat est... étourdissant. Le film est fait pour être vu dans une salle dotée des meilleurs équipements, par exemple la technologie ICE présente dans certains cinémas CGR (pas celui de Rodez, hélas). C'est donc au cours d'un déplacement que je me suis offert cette expérience, dans une salle dont le public était, de manière surprenante, très diversifié (avec un assez grand nombre de jeunes adultes, plutôt de sexe féminin). Parmi les vieux briscards présents se distinguaient plusieurs individus dotés d'une coiffure particulière...
Bref, l'ambiance était bonne et, dès que le film a été lancé, assez souvent, nous avons été quelques-uns à avoir des fourmis dans les jambes. Sur le plan sonore, c'est vraiment emballant. On nous propose un florilège étendu et diversifié des chansons du King, certaines très connues, d'autres moins, dans des styles différents, de la country au gospel, en passant par le rhythm and blues, le rock et même de la variété.
Visuellement, c'est aussi très intéressant. Je vais enfoncer une porte ouverte, mais Elvis était vraiment une bête de scène (et un putain de beau gosse, au moins jusqu'à 35 ans). Les extraits de concert son souvent impressionnants.
C'est aussi bourré d'humour... celui d'Elvis. Je n'avais pas le souvenir d'un personnage aussi facétieux. C'est notamment l'intérêt des séquences d'enregistrement et de répétitions : outre la qualité de ses musiciens, on découvre l'icône sous un autre jour... et c'est passionnant.
Luhrmann n'a pas voulu s'appesantir sur les dernières années de la résidence "végassienne". Son film, incomplet, n'est pas parfait, mais, franchement, quand ça s'arrête, on en reprendrait bien une louche.
vendredi, 06 mars 2026
Les Enfants de la Résistance
J'ai vu l'adaptation de la bande dessinée à succès, centrée sur les deux premiers tomes, Premières actions...
... et Premières répressions :
Les scénaristes n'en ont gardé que la trame générale et la caractérisation de certains personnages. Si, de prime abord, l'on saisit qu'il fallait un peu "élaguer" dans les quatre-vingt-dix pages de la BD pour faire tenir l'histoire en 1h40, on comprend un peu moins quand on voit ce qui a été rajouté à la place...
Au niveau des acteurs, les adultes s'en sortent bien, en général. Artus est une bonne surprise en père ancien combattant, Jugnot fait le job en curé de campagne (très différent de celui de la BD mais cela passe) et ceux qui incarnent les nazis sont très bien (c'est-à-dire de parfaits salauds). Côté allemand, on a eu l'élégance d'introduire de la nuance : certains soldats n'ont rien d'extrémiste, ils sont simplement pris dans le flux de l'Histoire.
Mais tous les enfoirés de service ne sont pas aussi bien joués. Julien Arruti tente de casser son image en jouant un cafetier collabo, mais il n'est pas terrible. J'ai eu l'impression de me trouver devant une mauvaise copie de ce que j'avais vu ailleurs, il y a bien longtemps (par exemple dans Uranus ou Au bon beurre).
Les autres déceptions, au niveau de l'interprétation, sont les enfants. Leurs dialogues sont mal écrits (ils parlent un peu trop comme des adultes) et les acteurs sont souvent approximatifs. J'ai aussi été horripilé par l'un des changements introduits (par rapport à la BD) : la tension (factice) qui s'instaure entre l'un des garçons et la petite réfugiée, dont on comprend dès le départ qu'ils vont finir par s'adorer. C'est du niveau d'un téléfilm de France Télévisions...
C'est dommage, parce que l'histoire est belle et que le matériau de départ (les bandes dessinées) était de qualité. Je ne saurais donc trop recommander de lire les différents tomes, bien plus subtils que le film, et accompagnés (en fin de chaque volume) par un petit dossier historique. Si ce film médiocre incite des jeunes à s'intéresser (de manière un peu plus rigoureuse) à cette époque trouble, il aura servi à quelque chose.
19:36 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
jeudi, 12 février 2026
Le Mage du Kremlin
Le nouveau film d'Olivier Assayas s'inspire d'un roman primé et de l'histoire de la Russie de ces trente-quarante dernières années. Il ne s'agit donc pas d'une biographie de Vladimir Poutine, même si son parcours politique est décrypté à l'aune du regard d'une "éminence grise", celle-ci n'ayant au départ aucun lien avec la politique.
La première partie (du film comme du livre, d'ailleurs) se déroule donc sans Poutine, mais elle permet de comprendre les circonstances qui ont permis son accession au pouvoir et le renforcement de son contrôle sur la société russe. C'est sans doute ici qu'Assayas dispose du plus de liberté cinématographique. Ce n'est pas pour moi la partie la plus convaincante, mais elle permet de resituer l'émergence de Poutine dans un contexte de chaos.
Quand celui-ci débarque à l'écran, sous les traits de Jude Law, c'est un choc. A l'origine, je rechignais à aller voir ce film, parce que je pensais que le choix de cet acteur (fort estimable au demeurant) n'était pas le bon. Je dois reconnaître que je me suis trompé. Law fait un Poutine très convaincant, ne tombant pas trop dans le mimétisme tout en restant crédible. Chapeau.
La suite est des plus passionnantes. Ayant été spectateur de ces événements, consultant divers journaux pour tenter de comprendre ce qui se passait en Russie, j'ai retrouvé l'ambiance de l'époque, de la décrépitude de Boris Eltsine aux premières exécutions d'opposants, en passant par la guerre en Tchétchénie et la tragédie du Koursk.
La distribution est bonne, qu'elle concerne les personnages réels (outre Poutine, Boris Berezovsky et Igor Setchine) que les personnages fictifs : celui du "mage" (certes inspiré de Vladislav Sourkov, mais à l'évidence résultat d'un mélange plus subtil), de sa compagne (dans la peau de laquelle j'ai eu du mal à reconnaître Alicia Vikander !) ou de l'interlocuteur états-unien. Plus ambigu est le statut de Dimitri Sidorov, décalque évident de Mikhail Khodorkovsky... et qui dans le roman se prénomme bien Mikhail. Pourquoi diable avoir modifié son identité pour le film ? Serait-ce pour épargner cet ancien oligarque, dont le passé sulfureux semble avoir été effacé de la mémoire collective depuis qu'il a subi les foudres du Kremlin ? C'est dommage, parce que son ambiguïté à lui aurait pu contribuer à mieux mettre en évidence celle du "Tsar".
Les commentateurs officiels ont souvent regretté la trop grande place laissée par le film aux arguments de Poutine, qu'ils sortent de sa bouche ou de celle de son conseiller officieux. Certes, le propos aurait pu être plus grinçant à leur égard, mais je trouve qu'Assayas et Carrère réussissent dans leur entreprise de rendre plus intelligibles les motivations de Poutine et de ceux qui le soutiennent.
A cela s'ajoute une interprétation tout en sobriété du "Mage", par Paul Dano, un excellent choix à double titre, puisque celui qui longtemps fit figure d'acteur de deuxième rang incarne un personnage qui semble de prime abord secondaire, avant que l'importance de son action n'apparaisse au grand jour. Je trouve cette mise en abyme très pertinente, les aspects moins reluisants du "héros" ressortant lors de ses rencontres avec la "femme de sa vie".
C'est donc un film exigeant, plutôt destiné à celles et ceux que la politique internationale intéresse, mais il m'a tenu en haleine du début à la fin.
21:32 Publié dans Cinéma, Histoire, Politique étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
vendredi, 06 février 2026
Nuremberg
Ce n'est pas la première fois que le procès des principaux dirigeants nazis capturés par les Alliés fait l'objet d'une fiction (télévisuelle ou cinématographique). L'originalité de celle-ci est de présenter l'intrigue sous l'angle de la relation entre Hermann Göring et l'un des deux psychiatres états-uniens chargés de suivre les détenus.
Au départ, je nourrissais quelques appréhensions concernant l'interprétation de Russell Crowe en Göring. En fait, je l'ai trouvé très bien, à la fois sobre et ambigu dans son jeu. La déception est venue de là où je ne l'attendais pas : Rami Malek surjoue horriblement en psychiatre humaniste et sûr de sa science, dont on comprend immédiatement qu'il va se faire manipuler.
Heureusement, les personnages secondaires sont mieux campés, à commencer par le procureur Jackson (par Michael Shannon), mais aussi son homologue britannique Maxwell-Fyfe (par Richard E. Grant), le colonel Andrus (par John Slattery) et le sergent Triest (par Leo Woodall), ce dernier réservant de belles surprises, bien intégrées à l'histoire.
L'aspect filmique est donc réussi... plus que l'aspect historique. Je veux bien que, pour créer une intéressante dramaturgie, scénaristes comme réalisateurs soient amenés à prendre des libertés avec la réalité des faits, mais je commence à en avoir marre de constater les énormes déformations opérées dans des œuvres destinées à un grand public, et présentées par leurs auteurs comme fiables sur le plan historique.
Ainsi, je trouve que la genèse comme les enjeux du procès ne sont pas bien restitués. Le film donne l'impression que tout commence en 1945, alors que c'est dès 1942 que les Alliés ont songé à traduire en justice les dirigeants nazis. D'autre part, obtenir les aveux des accusés n'était pas une priorité pour tout le monde, puisque les preuves réunies étaient accablantes. A ce sujet, le colossal travail de documentation réalisé en amont n'est quasiment pas montré. Enfin, parmi les chefs d'accusation, les auteurs du film ont choisi d'insister sur celui qui a sans doute été le moins évoqué durant le procès : les crimes contre l'humanité. En effet, les Américains voulaient mettre en avant les notions de complot et de crime contre la paix, l'ensemble des Alliés étant d'accord pour pointer d'abord les crimes de guerre, dont ont été notamment victimes les civils des pays envahis par l'armée allemande ainsi que les prisonniers de guerre. (Les Soviétiques ont été les plus nombreux à mourir dans d'atroces souffrances et les Britanniques ont mis l'accent sur l'exécution de certains de leurs soldats.)
Le sort des juifs a bien été évoqué durant le procès, mais assez brièvement. C'est une déformation du XXIe siècle que de lui accorder une place centrale dans l'accusation. D'ailleurs, celle-ci n'avait pas retenu la toute récente notion de génocide.
Il y donc du trop-dit... et des non-dits, concernant principalement l'allié soviétique. On ne voit quasiment pas intervenir le procureur nommé par Staline, alors qu'il a pourtant ardemment participé au contre-interrogatoire de Göring. De plus, les crimes du régime communiste ne sont (vaguement) abordés qu'une seule fois, dans la bouche du second d'Hitler. Pourtant, de 1928 à 1945, des millions de personnes sont mortes sous la botte de Staline et de ses affidés, ce qui posait tout de même un sacré problème moral, auquel peut-être une vague allusion est faite, à un moment, dans l'une des interventions de Jackson.
Le film n'en demeure pas moins intéressant, bien conçu sur la forme et disant des choses importantes, mais avec tellement d'approximations...
P.S.
Avant de voir ce film, je connaissais le rôle des médecins dans le procès à travers l'action du psychologue Gustave Gilbert, présenté de manière particulièrement caricaturale dans le film. On le fait passer pour le grand incompétent, en comparaison du héros incarné par Malek. Une rivalité a bien opposé les deux hommes, mais Gilbert (qui parlait allemand) a lui aussi mené de nombreux entretiens avec les prisonniers. Il avait gagné la confiance de nombre d'entre eux (tant qu'il ne leur avait pas révélé qu'il était juif). C'est lui qui avait conseillé à l'accusation de miser sur l'orgueil de Göring... Dans le film, il est interprété par Colin Hanks (fils de...), vu récemment dans Nobody 2.
22:40 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
samedi, 31 janvier 2026
Furcy, né libre
Onze ans après Qu'Allah bénisse la France, le rappeur Abd Al Malik est de retour derrière la caméra, avec un film "engagé", consacré à un personnage réel de notre histoire, Furcy Madeleine, en général présenté comme esclave réunionnais, mais qui, en réalité, était né libre... sans le savoir. Sur un sujet fort, le réalisateur a construit une œuvre divisée grosso modo en trois parties, qu'on peut se contenter d'analyser sur un plan strictement cinématographique, mais dont je pense qu'il faut aussi présenter les faiblesses historiques.
La première partie évoque la période 1816-1817 quand, après avoir découvert l'affranchissement ancien de sa mère, Furcy décide de se faire rendre justice. Les méchants de l'histoire sont en général bien campés : Vincent Macaigne incarne une petite ordure de colon esclavagiste et Micha Lescot nous ravit en avocat fielleux et méprisant. Du côté des gentils, Makita Samba est sobre dans le rôle principal, tandis que Romain Duris et Frédéric Pierrot sont chargés d'incarner les juristes humanistes. Ils le font avec conviction... et, parfois, avec maladresse. Les scènes sont souvent très courtes. Je pense que le montage a eu pour but de masquer certaines faiblesses.
La deuxième partie est consacrée au (long) séjour de Furcy sur l'Île Maurice (ex-Île de France), d'abord comme esclave, puis comme employé de commerce. Cette partie contient un peu plus de cinéma, avec les scènes de case et de plantation. On nous y montre la volonté de briser un homme, pour qui survivre, c'est résister. Makita Samba est toujours aussi sobre et digne, un peu comme jadis Alfred Dreyfus à Cayenne. Il supporte ce qu'il subit, dans l'espoir que ses droits finissent par être reconnus. J'ai aussi apprécié le fait que, pour les esclaves (mais pas que), l'émancipation passe par la lecture et l'écriture.
Je n'ai pas été choqué par la comparaison visuelle qui est faite (par allusion) entre l'entrée de la file d'esclaves sur la propriété esclavagiste et l'arrivée des déportés de jadis dans les camps nazis. Dans les deux cas, on est face à un crime contre l'humanité et il est question de travail forcé. (Mais, les esclaves ne sont pas victimes d'extermination, ce qui constitue la limite de la comparaison.)
A travers la séquence mauricienne, on a l'impression qu'Abd Al Malik a voulu faire son 12 Years a Slave... en moins bien. Le moment qui voit le héros s'investir dans la confiserie est toutefois correctement mis en scène, même s'il comporte des zones d'ombre et des déformations (dont je parlerai plus loin).
La troisième partie se joue en France métropolitaine. C'est le retour du film de procès. On y entend de belles plaidoiries, de belles déclarations de principes, mais c'est gâché par la volonté de faire de l'avocat de Furcy (l'ancien procureur du début, interprété par Romain Duris) un homme malade, à la toux aussi aléatoire qu'envahissante, sauf quand il nous livre sa grande tirade, curieusement pas interrompue par le moindre soubresaut. (Au passage, je signale que ledit ex-procureur, reconverti en avocat, était absent du procès en Cassation... Peut-être a-t-on estimé qu'il était regrettable de se passer des services de Romain Duris pour cet épisode capital de l'intrigue.)
Le film se conclut sur l'évocation, par des incrustations, des suites judiciaires (l'obtention de réparations) et de la fin de la vie de Furcy. Là encore, on ne nous donne que des informations incomplètes, ce qui m'amène à évoquer les faiblesses historiques du film, qui ne sont pas petites.
Le premier problème est posé par le choix du comédien principal, non pas en raison de son talent (je trouve qu'il fait plutôt bien le job), mais à cause de son apparence physique. Le véritable Furcy n'était pas africain, mais né d'une mère indienne (ce qui figure d'ailleurs dans les dialogues) et d'un père colon français de Bourbon. Dans les textes de l'époque (par exemple le testament de la tante de l'esclavagiste Lory), il est qualifié de "Malabar", pas de "Cafre" (terme utilisé pour désigner les personnes originaires de l'Afrique intertropicale). Il ne devait donc pas ressembler à ceci :
... mais plutôt à cela :
(Ces deux tentatives de représentation figurent dans une exposition datant de 2019, dont on peut télécharger la version numérique ici. Les auteurs du film auraient dû la consulter et s'en inspirer.)
A ce problème d'incarnation s'ajoutent les choix opérés à propos de la représentation des femmes. Dans le film, Furcy entretient une liaison amoureuse avec une femme blanche (bien incarnée par Ana Girardot). Dans la réalité, Furcy a eu des relations avec des femmes "libres de couleur", sur l'île Bourbon comme sur l'île Maurice. Il a même eu des enfants avec. Cela aurait pu constituer un versant intéressant de l'intrigue, que les scénaristes ont préféré remplacer par une relation interethnique (pourquoi pas après tout). Peut-être aussi s'agissait-il d'ajouter un nom connu à la distribution (pourtant déjà riche). On ressent toutefois un certain malaise quand, dans la troisième partie de l'histoire, cette petite amie blanche suggère au héros de se soumettre... On se demande ce qui peut bien justifier cette insertion totalement fictive, tout comme une autre, un peu avant : quand Furcy débarque sur l'île Maurice, il est presque immédiatement maltraité par une parente de Lory, une femme blanche, à cheval, qui le frappe. Or, d'après l'essai biographique qui a été consacré à Furcy (voir ci-dessous), c'est le frère aîné de Lory qui le moleste.
(Vous noterez que l'éditeur de la version de poche n'a pas été très inspiré dans le choix de l'illustration de couverture (qui est censée représenter... Othello, personnage de Shakespeare). J'ajoute que, très souvent, j'ai lu et entendu, à propos de ce livre, qu'il était un roman, ce qui n'est pas le cas. C'est au moins l'indice que ces personnes ne l'ont pas lu.)
Mais le personnage féminin le plus maltraité du film (au sens propre comme au sens figuré) est sans conteste Constance, la sœur de Furcy. Elle aussi est dotée d'une apparence qui n'a pas grand chose à voir avec la réalité. (Issue du même métissage que son frère, elle était jadis décrite comme ayant la peau claire et pouvant passer pour une Européenne de l'époque.) Surtout, dans le film, bien que rebelle, elle est essentiellement présentée comme une victime, un personnage secondaire, alors qu'elle savait lire et était à l'origine de la procédure juridique en faveur de son frère, qu'elle a tout fait pour sortir de l'esclavage. Enfin cerise sur le gâteau, la séquence de "pressions" exercées sur elle chez les planteurs blancs est en grande partie inventée. Certes, certains esclavagistes de Bourbon l'ont menacée pour qu'elle change sa version des faits, mais dans tout ce que j'ai lu, il n'est pas question du viol suggéré par le film, un viol qui aurait été perpétré par Brabant, le sbire noir de Lory... qui, en réalité, avait déjà quitté son service à l'époque. (Il avait acheté son affranchissement.) Il a bien rencontré Constance, mais, dans la rue, et cela s'est limité à une discussion... Je précise que je tire la plupart de ces détails du livre de Mohammed Aïssaoui, qui est pourtant présenté par la production comme ayant inspiré le film !
Je ne vais pas m'éterniser, mais je tiens à terminer par un dernier élément, que je juge très important, et que les auteurs du film ont pris soin de passer sous silence. Une fois sa liberté obtenue à Maurice, Furcy est devenu commerçant indépendant (pas simple employé, comme montré dans le film). Il s'est enrichi et a même acheté... deux esclaves ! Du coup, son combat semble quelque peu perdre sa vocation universaliste, pour devenir celui d'un homme talentueux, soucieux d'obtenir la place qu'il estime mériter dans une société inégalitaire qu'il ne souhaite pas chambouler.
17:39 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
lundi, 19 janvier 2026
L'Affaire Bojarski
Trois ans après La Syndicaliste, Jean-Paul Salomé nous revient avec un biopic sur celui qui fut peut-être le plus brillant fabricant de fausse monnaie que la France ait subi connu. Le défunt Ceslaw Bojarski (1912-2003) bénéficie actuellement d'une importante couverture médiatique, mais il n'était pas méconnu pour autant. Les années qui ont suivi son décès avaient vu un premier regain de notoriété.
Le film rend hommage au talent de celui qui fut à la fois un artisan et un artiste, d'une méticulosité maladive, ayant plutôt tendance à travailler en solo. Le projecteur est placé sur trois périodes de son existence : ses premiers pas dans la fausse monnaie, au sein d'un groupe criminel, sa longue carrière en solo et la fin de son parcours, en duo. J'ai trouvé passionnante la description du travail du faussaire, de la création des matrices à la fabrication du papier-monnaie, le tout dans une discrétion absolue, même si, parfois, le film sous-entend que Bojarski a dû son salut à la stupidité de certains policiers.
C'est là d'ailleurs l'une des faiblesses de l'intrigue, avec la présence régulière d'invraisemblances. Dès le premier retour en arrière (qui se passe durant la Seconde Guerre mondiale), on est un peu atterré de voir la facilité avec laquelle l'apprenti-faussaire (qui fabrique à l'époque de faux papiers d'identité) échappe à une patrouille allemande, qui ne prend pas la peine de pénétrer dans un atelier pourtant éclairé après le couvre-feu... Plus tard, c'est la rencontre fortuite entre deux protagonistes, à l'hôtel, autour d'un bon verre, qui pique les yeux... d'autant qu'elle n'a pas existé. Et que dire de certaines maladresses, comme celle qui voit deux personnages se rencontrer dans un parloir et esquisser le geste hyper bateau de faire se toucher leurs mains de part et d'autre de la grille de séparation... alors qu'il existe une (petite) ouverture, juste au-dessous... ouverture qui va d'ailleurs être utilisée dans la suite de la scène !
Je pourrais en citer quelques autres comme cela, mais je n'ai pas envie de m'acharner. L'histoire m'a tout de même emporté, malgré l'interprétation un poil décevante. On a vu Reda Kateb bien meilleur ailleurs. Je trouve que Bastien Bouillon et Pierre Lottin s'en sortent un peu mieux, sans faire d'étincelles. Quant à Sara Giraudeau, elle pourrait presque porter plainte vu ce qu'on lui fait jouer. (Aux amateurs d'info pipole, je signale qu'une comédienne incarnant un personnage secondaire a parfois une moue qui rappelle furieusement celle de sa mère - elle fait carrière sous le nom de son père.)
Cerise sur le gâteau, l'un des traits caractéristiques du "héros" est construit à partir de mensonges. Bojarski était bien ingénieur de formation, et il avait un côté bricoleur. Mais, non :
- il n'a pas inventé le stylo-bille
- il n'a pas inventé le rasoir à lame jetable
- il n'a pas inventé la brosse à dents électrique
- il n'a pas créé la première machine à café à dosettes
Au départ, ce côté Géo Trouvetou est plutôt sympa, d'autant qu'il est nimbé de comique, mais, quand on se rend compte que (presque) tout est faux, cela nuit globalement à la crédibilité de l'intrigue. (Si j'étais médisant, je dirais que c'est volontaire de la part des scénaristes, qui font œuvre de propagande, tendant de démontrer que c'est parce que la vilaine société française de l'après-guerre était xénophobe qu'un talentueux ingénieur s'est tourné vers le crime...)
Si l'on supporte les maladresses et les invraisemblances, on peut suivre cette vie extraordinaire, celle d'un délinquant qui a longtemps réussi à passer sous les radars en évitant d'être flambeur.
P.S.
Les images d'époque diffusées en début de générique de fin sont issues d'une reconstitution. On y voit Bojarski mimer les gestes qu'il accomplissait autrefois.
22:39 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
mardi, 30 décembre 2025
La Disparition de Josef Mengele
Ce film de Kirill Serebrennikov adapte le roman historique (très documenté) d'Olivier Guez (dont je recommande vivement la lecture). Il en suit grosso modo la trame, les retouches ne trahissant pas l’œuvre d'origine.
Le cinéaste entrecroise plusieurs périodes, chacune filmée différemment. La principale traite de la cavale de Mengele, de son arrivée en Argentine à son décès présumé, au Brésil. Elle est complétée par des retours en arrière (abordant certains aspects de son action à Auschwitz, pendant la Seconde Guerre mondiale) et une séquence contemporaine, celle de l'analyse d'un squelette, censée mettre fin à une polémique.
C'est à la fois atroce et passionnant.
Sans surprise, les scènes du camp sont dures, mais plus par ce qu'elles suggèrent que par ce qu'elles montrent. Elles sont néanmoins nécessaires pour comprendre pourquoi certaines personnes, ont, plus tard, jugé indispensable de traquer le criminel de guerre.
Plus inédites sont les séquences latino-américaines. Dans un premier temps, on découvre les difficultés de certains fugitifs nazis, principalement en Argentine, avant qu'on nous montre une société plus friquée, où se mêlent aux nazis les descendants d'une immigration allemande plus ancienne. A la fin des années 1940, beaucoup sont dans le déni (concernant les crimes du régime hitlérien), tandis que ceux qui savent (et qui ont vécu en Europe) hésitent entre la revendication de titres de gloire et la nécessaire discrétion à adopter sur certains sujets...
Mengele ne regrette rien et fait partie de ceux qui ont compris qu'il vaut mieux faire profil bas. Il est même limite paranoïaque, au point de devenir désagréable aux yeux mêmes de ceux qui veulent l'aider. L'ancien médecin a une très haute opinion de lui-même et reste un nazi fervent, partisan d'une "hygiène raciale". August Diehl, physiquement méconnaissable, est excellent dans le rôle.
Un autre intérêt du film est de montrer que, durant la majorité de sa longue cavale, Mengele n'a pas eu la vie facile. Les soutiens venus de sa famille ne suffisent pas à rendre sa vie quotidienne aussi douce que ce à quoi il aspirait. Ses relations avec les personnes qui l'hébergent sont complexes (plus encore dans le livre que dans le film). Bref, même s'il n'a jamais été jugé, il en quand même un peu chié.
Serebrennikov brosse un portrait presque pathétique de l'ancienne étoile montante du nazisme, devenu un vieil homme aigri. Il évite de tomber dans le piège de l'héroïsation du "grand criminel". En dépit de sa bonne éducation et de ses brillants diplômes, Mengele n'était qu'un pauvre type égocentrique, sadique et méprisant. Ce film mérite vraiment d'être vu.
P.S.
Je signale que le bouquin de Guez a été adapté au théâtre... ainsi qu'en bande dessinée (cosignée par l'écrivain) :
21:29 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
samedi, 27 décembre 2025
Une Enfance allemande
L'action débute en avril 1945, alors que le IIIe Reich est sur le point de s'effondrer. Dans l'extrême nord de l'Allemagne, sur l'île d'Amrum (reliée au continent, à marée basse, par un cordon de sable), officiellement, tout le monde soutient le gouvernement d'Hitler, mais l'on comprend très vite qu'en réalité, les sentiments de la population sont partagés, y compris dans chaque famille.
Nanning vit avec sa mère, sa tante et ses frères et sœurs, dans l'antique maison de ce qui fut d'abord une famille de pêcheurs et de chasseurs de baleine. On est très fier de sa lignée, censée être "purement" germanique... et l'on cache que l'un des oncles, parti vivre aux États-Unis, a épousé une juive...
La mère de Nanning, Hille, est une connasse nazie convaincue, dont l'époux, sans doute haut placé, est absent du foyer. Elle se désole de la décrépitude du régime... et des pénuries qui frappent désormais la population locale, qui commence à subir, certes modestement, les conditions de vie imposées par l'armée allemande aux civils des pays envahis.
Malgré les temps difficiles, Hille aimerait manger du pain blanc, avec du beurre et du miel. Voilà une mission pour Nanning, qui porte l'uniforme des Pimpfs (les 10-14 ans dans les Jeunesses hitlériennes). Ce sera le fil rouge de l'histoire, le gamin devant déployer des trésors d'ingéniosité pour se procurer les ingrédients (farine de blé, beurre... et sucre, à échanger contre du miel), ainsi qu'un peu d'argent.
Ce sont les pérégrinations de Nanning qui nous font découvrir les autres habitants de l'île, ainsi que quelques-uns du "continent". La première à nous être présentée est une agricultrice, grande pourvoyeuse de pommes de terre (et de lait) sur la commune, qu'elle produit avec sa mère et une main-d’œuvre juvénile. Cette femme tenace, qui n'a pas la langue dans sa poche, est incarnée par la délicieuse Diane Kruger, déjà dirigée par Fatih Akin dans In The Fade.
Nanning croise aussi quelques grands-pères (dont un pêcheur), un de ses oncles (lui aussi nazi), un boulanger manchot (blessé de guerre), une apicultrice... et une flopée d'enfants, entre lesquels surgissent des tensions.
C'est l'occasion de préciser que, dans ce coin reculé de l'Allemagne, on parle un dialecte certes germanique, mais légèrement différent de l'allemand standard, ce qui, pour quelqu'un qui connaît un petit peu la langue d'Angela Merkel, s'entend assez facilement. (Certains personnages s'expriment en revanche dans un allemand courant.)
Ainsi, Nanning et sa famille, arrivés de Hambourg, sont perçus comme des semi-étrangers... moins toutefois que les réfugiés qui débarquent de l'est de l'Allemagne, courtoisement surnommés "les Polaks"...
Une partie de l'action se déroule à proximité de la plage de sable. Cela donne naissance à des plans souvent superbes, de jour comme de nuit.
On est pris par les efforts (parfois pathétiques) déployés par le garçon courageux. Au départ, il ne peut pas concevoir que ses parents puissent être du côté des "méchants". Il ferait tout pour sa "Mutti". Dans le rôle, le jeune Jasper Billerbeck est convaincant, touchant même. Les comédiens adultes sont impeccables (les enfants, un peu moins bons). Mine de rien, ce petit film dit beaucoup de choses sur la nature humaine.
09:32 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
vendredi, 26 décembre 2025
Lady Nazca
Cette fiction à caractère documentaire est le premier long-métrage du Français Damien Dorsaz, qui s'intéresse à la personne de Maria Reiche depuis au moins une vingtaine d'années. (Il lui a jadis consacré un documentaire d'une quarantaine de minutes.)
Lady Nazca est le surnom qui a parfois été donné à celle-ci... mais, à l'époque, on l'appelait aussi "la folle", tant on trouvait stupéfiant qu'une fille de la bonne bourgeoisie allemande soit venue "balayer le désert", toute seule, échafaudant des théories jugées au départ farfelues sur l'origine des gigantesques figures dessinées dans cette région du Pérou. (On continue à en découvrir, au XXIe siècle !)
Elle est jeune, elle est belle, intelligente. Elle pourrait se contenter d'une vie de patachon(ne), en compagnie de sa riche petite amie, qui loge à Lima. Elle pourrait aussi regagner le giron familial, se trouver un mari et procréer une ribambelle d'enfants blonds aux yeux bleus, comme le voudrait le régime en place à l'époque, en 1936.
Enseignante dans le primaire, elle accepte un boulot de traductrice pour un archéologue français. Un jour, sur le terrain, tous deux découvrent d'étranges lignes dans le désert. Lui retourne assez vite à ses fouilles, à ses poteries et à ses momies, mais Maria devient obsédée à la fois par la précision des dessins et par l'ambiance du désert. C'est d'ailleurs l'une des grandes réussites du film que de nous faire sentir le côté apaisant, inspirant même, de cette région au relief minéral. On pense un peu au Nostalgie de la lumière, de Patricio Guzmán, mais aussi à toutes les oeuvres tournées du côté de la Mongolie, comme La Femme des steppes, le flic et l’œuf.
Il faut aussi signaler la performance de l'actrice principale, Devrim Lingnau (une illustre inconnue, pour moi), presque aussi à l'aise en espagnol et en français qu'en allemand et en anglais. Elle réussit à nous faire toucher du doigt la passion de Maria, dans ce qu'elle a d'authentique et, parfois, de démesuré.
La première partie montre l'éclosion de l'archéologue amatrice. Au départ, les dieux semblent être à ses côtés : elle file le parfait amour avec Amy, le chercheur français la soutient et elle progresse dans sa découverte des géoglyphes. Mais des difficultés vont surgir : l'équipe d'archéologues français a d'autres centres d'intérêt, sa petite amie s'estime délaissée et, localement, une puissante famille lui met des bâtons dans les roues.
On retombe sur l'éternelle lutte du pot de terre contre le pot de fer... sauf que Maria a de la ressource, de l'énergie... et quelques précieux soutiens, qu'il convient toutefois de remotiver. La conclusion est belle, à l'image d'un film lumineux, où il n'y a rien à jeter.
20:32 Publié dans Cinéma, Histoire, Science | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
samedi, 20 décembre 2025
L'Agent secret
Cet agent secret est Marcelo... ou bien Armando, un "réfugié"... ou bien un policier... ou alors un universitaire... à moins que ce ne soit un militant révolutionnaire, communiste ou anarchiste. (Sauf erreur de ma part, c'est aussi le titre sous lequel le film Le Magnifique -avec JP Belmondo- est sorti au Brésil.) L'incertitude subsiste durant la première partie de ce polar politique, parce que le réalisateur, Kleber Mendonça Filho (auteur, entre autres, des Bruits de Recife), ne dit rien ouvertement, mais suggère, notamment à travers les dialogues. C'est l'un des intérêts de ce film, que d'inciter les spectateurs à se creuser la cervelle... du moins, dans un premier temps, la dernière heure étant plus explicite.
Trois temporalités s'entremêlent. L'intrigue principale se déroule en 1977, en pleine dictature militaire brésilienne, avec des retours en arrière nous présentant la situation trois-quatre ans plus tôt. S'intercalent aussi des scènes de notre époque, celle-ci finissant par prendre le dessus, dans la séquence conclusive.
La majorité des personnages évoluent à Recife (ville chère au réalisateur), État du Pernambouc, dans le Nordeste à l'époque si pauvre. Certains des protagonistes ont un lien avec le Sudeste, notamment la région de Rio. Cet ancrage local permet au cinéaste de camper les effarantes inégalités sociales, qui pèsent jusque sur le devenir familial des enfants.
Dans ce Brésil dictatorial, les forces de l'ordre jouent un rôle crucial. Le début de l'histoire nous fait découvrir la police militaire, dont l'intégrité ne semble pas être la qualité principale. La suite met surtout en scène la police civile, en particulier une brigade criminelle... vraiment criminelle. S'ajoutent à cela des "intervenants illégaux", parfois anciens militaires, qui aident les ripoux dans leurs sales besognes.
Cette ambiance sombre est parsemée de rayons de soleil : les relations entre les "gentils" de l'histoire, en particulier ceux hébergés dans une étrange résidence, tenue par une vieille dame à la langue bien pendue, mais capable de garder certains secrets. J'ai aussi aimé l'insertion des requins dans l'histoire, ceux de fiction (des Dents de la mer) comme ceux de la réalité (vraiment gloutons).
On s'approcherait du chef-d’œuvre s'il n'y avait pas quelques imperfections, comme l'indolence de la réalisation, qui fait partie du style de Mendonça. J'ai donc trouvé cela un peu long... et pas toujours très bien joué, au niveau des seconds rôles. Heureusement, Wagner Moura et Sebastiana de Medeiros (qui incarne la mamie révolutionnaire) sont formidables.
17:42 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
vendredi, 12 décembre 2025
Deux Procureurs
Il était une fois, au royaume merveilleux du Marteau et de la Faucille, un jeune homme, éperdu de Droit et de Justice. Armé de son courage et de sa serviette en cuir, il partit à l'assaut des ennemis du peuple, tout en songeant à sauver les innocents malencontreusement accusés. Hélas, hélas, trois fois hélas ! Dans sa quête, il rencontra maintes figures malfaisantes, que sa persévérance pourrait ne pas suffire à contourner. Son salut va-t-il venir du Prince à la Moustache ou de l'un de ses plus zélés serviteurs ? Mystère...
Trois ans après le passionnant Babi Yar. Contexte, Sergei Loznitsa revient avec un autre tableau de système totalitaire, le stalinisme succédant au nazisme, auquel, parfois, il ressembla tant.
Comme le réalisateur n'est pas un manche, il suggère plus qu'il ne montre. Le résultat n'en est pas moins implacable. De l'extension de la prison aux conséquences des tortures infligées par le NKVD (ancêtre du KGB), en passant par le côtoiement de figures taiseuses, mais ô combien patibulaires, les procédés de mise en scène excellent à nous faire ressentir ce qu'était ce régime oppresseur, faussement émancipateur.
Les sous-entendus sont nombreux dans les scènes de dialogues, entre le jeune procureur et, successivement, le directeur-adjoint de la prison, le directeur, le "détenu spécial" (qu'il connaît), le procureur général Vychinski et, enfin, ce duo d'ingénieurs rencontré dans le train, dont les plus avisés des spectateurs comprendront très vite quel rôle ils jouent.
C'est clairement un film de décorateur et d'acteurs (en plus de metteur en scène). Tout ce petit monde est excellent. On regrettera juste quelques lenteurs et, pour le vieux cinéphile (et amateur d'histoire du XXe siècle) que je suis, une certaine prévisibilité.
Cela reste une remarquable fiction sur un monde totalitaire, qu'on espère ne plus jamais revoir en fonction.
P.S.
En complément, on peut (re)voir L'Ombre de Staline, d'Agnieszka Holland.
21:47 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
mardi, 09 décembre 2025
Touch - Nos étreintes passées
Séance de rattrapage pour moi, qui avais raté ce film à sa sortie, l'été dernier. Fort heureusement, il bénéficie d'un très bon bouche-à-oreille, à tel point que certains cinémas ont eu la bonne idée de le reprogrammer. Je l'ai donc découvert récemment, à l'occasion d'un déplacement... et je n'étais pas le seul à avoir eu cette idée, puisque la petite salle était copieusement garnie (plutôt de "tempes argentées", l'auteur de ces lignes faisant office de gamin dans cette auguste assemblée).
Tout commence lors d'un enterrement, en Islande. L'ambiance n'est pas à la gaudriole, d'autant que le personnage principal, Kristófer, apprend qu'il est gravement malade. Peut-être à cause de cela, il se replonge dans son passé et repense à sa période estudiantine, à Londres, en 1969-1970. Alors féru d'économie, il s'était découvert une passion pour la cuisine... et la fille d'un restaurateur japonais. Au départ, on ne sait pas comment a fini cet amour de jeunesse. Les scènes de 2020 (en plein Covid) alternent avec les retours en arrière, que j'ai trouvés splendides et d'une grande subtilité. On aurait pu intituler ce film La Délicatesse des sentiments. A la mise en scène se trouve Baltasar Kormákur, auquel on doit plusieurs épisodes d'une excellente série policière islandaise : Trapped ainsi que le polar Jar City.
La suite prend la forme d'une enquête biographique. Kristófer part à la recherche de son ancien amour, d'abord à Londres, puis au Japon. Le restaurateur ferme son établissement, évite de répondre à sa belle-fille au téléphone, mais noue de précieuses relations à chaque étape de son voyage. C'est l'un des bonheurs de cette histoire, pétrie d'humanité, qui montre ce vieil homme malade, animé par un feu aussi ancien qu'ardent, mener sa quête. L'une des plus belles séquences le voit rencontrer un autre veuf, au Japon.
Dans les scènes du passé, rien n'est à jeter. De la naissance d'un amour improbable à la transmission d'un art culinaire (en passant par les questionnements concernant l'exil au Royaume-Uni de cette famille japonaise incomplète), tout est amené avec subtilité, douceur, le tout servi par une photographie superbe.
C'est incontestablement l'un des plus beaux films de l'année 2025, qui fut pourtant riche en bonheurs cinématographiques... et n'est pas encore terminée !
21:32 Publié dans Cinéma, Histoire, Japon | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
vendredi, 05 décembre 2025
Pompéi, sous les nuages...
C'est la traduction, en français, du titre italien Sotto le Nuvole, à prendre au sens propre comme au sens figuré.
Pourquoi aller voir ce documentaire ? D'abord pour en apprendre un peu plus sur le site de fouilles de l'une des plus célèbres catastrophes naturelles. Ensuite parce que c'est réalisé par Gianfranco Rosi, dont le Fuocoammare m'avait favorablement impressionné, il y a une dizaine d'années. Enfin, parce que c'est tourné en noir et blanc... et, franchement, c'est superbe.
Seule une partie du sous-sol de Pompéi a été fouillée, sans doute faute de moyens, pour mener les recherches... et sauvegarder ce qui a été mis à jour. Le film nous propose plusieurs aperçus des réserves, riches en œuvres d'art (notamment des sculptures)... et en figures statufiées, les fameux moulages réalisés jadis, qui nous montrent humains comme animaux face à une mort brutale. On ne peut pas ne pas être ému devant ce couple avec un enfant en bas âge, ce chat esseulé ou ces chiens piégés dans les cendres durcies, pour l'éternité.
Les chercheurs (italiens, anglo-saxons et même japonais) ne sont pas les seules personnes intéressées par ces vestiges. Depuis des années, des individus peu scrupuleux (et bien organisés) réalisent des fouilles clandestines (dont la cartographie présentée à l'écran montre l'ampleur des ravages...)... ou bien s'introduisent sur des sites officiels, pour les piller. Saisissante est la découverte des tunnels, parfois creusés sur des dizaines de mètres... et dotés de l'éclairage (voire d'un moyen de communication sommaire). Cela n'atteint pas l'ampleur des aménagements réalisés par le Hamas (sous Gaza et une partie d'Israël et de l’Égypte), mais c'est tout de même impressionnant.
Pour les habitants actuels de la région de Naples, même si le Vésuve semble un peu endormi, la menace demeure présente, perceptible dans les petites secousses qui surviennent assez fréquemment, provoquant un afflux d'appels téléphoniques au centre de secours des pompiers. La caméra s'attarde dans ces locaux, où les appels les plus nombreux concernent les actes de délinquance, dans une ville où une partie de la population est paupérisée, sans parler de l'influence subreptice de la Camorra (sur laquelle le film demeure allusif, peut-être par prudence).
On est donc très surpris d'entendre les marins syriens d'un navire-cargo se féliciter du calme et de la sécurité qui règnent à Naples... en comparaison de leur pays d'origine... et de l'Ukraine, où ils se sont arrêtés auparavant pour charger une cargaison de blé.
Risi profite de la moindre occasion pour nous offrir des portraits de Napolitains, qu'ils soient des résidents anciens ou de passage. J'ai beaucoup aimé les scènes avec le retraité entouré de livres, qui propose du soutien scolaire à des enfants des quartiers pauvres. A l'occasion de ces scènes, on entendra parler de la France, celle de la Révolution, de Napoléon... et de Victor Hugo.
Même si c'est, à mon avis, un poil trop long (1h50), j'ai été passionné, transporté par cette tranche de vie, qui traverse le temps et les classes sociales pour nous proposer un portrait de ville qui n'a rien de fumeux.
samedi, 29 novembre 2025
Eleanor the Great
Eleanor Morgenstein a 94 ans. Elle vit une retraite paisible en Floride, où elle cohabite, depuis une dizaine d'années, avec sa meilleure amie Bessie, veuve comme elle. Celle-ci a parfois des nuits agitées, troublées par des souvenirs enfouis, ceux de son enfance en Pologne : Bessie est une rescapée de la Shoah, tandis qu'Eleanor, juive aussi, est née aux États-Unis.
La première partie nous fait suivre la vie quotidienne de ces deux mamies, l'une timide, l'autre plutôt grande gueule : c'est Eleanor, qui "harponne" l'employé peu zélé d'une supérette pour qu'il aille chercher dans les stocks le produit qui a disparu des rayons. Elle ose davantage que son amie, qui est ravie de suivre son sillage. La vivacité de la nonagénaire n'épargne pas sa famille (sa fille et son petit-fils) que son retour à New York (dans des conditions que je laisse à chacun le soin de découvrir) n'enchante pas trop.
C'est là que la situation dérape : se sentant seule et ne parvenant pas à faire son deuil, Eleanor va se laisser entraîner dans une série de mensonges... ou plutôt de demi-mensonges : les souvenirs qu'elle raconte ne sont pas faux, mais ce sont ceux de Bessie, pas les siens. Tout cela est mis en scène avec délicatesse, de la subtilité, des non-dits. Pour sa première réalisation, Scarlett Johansson fait preuve d'une incontestable maîtrise.
Une relation prend de plus en plus de place, celle nouée entre Eleanor et Nina, une étudiante, fille d'un présentateur vedette de la télévision, qui vient de perdre sa mère et ne trouve personne à qui parler. De surcroît, cette mère était juive (contrairement à son père), ce qui accroît le nombre de questions que se pose la jeune femme.
Dans ce film, les hommes sont au second plan... et ce n'est pas un problème, tant les relations entre les personnages féminins sont riches. Il y a bien sûr celle entre Eleanor et Bessie, mais aussi celles entre Eleanor et sa fille Lisa, entre Eleanor et Nina, entre Eleanor et April (une authentique rescapée des camps)...
Si les mensonges d'Eleanor suscitent le malaise (un peu à l'image de ce qu'on ressent en regardant Marco, l'énigme d'une vie), la réalisatrice ne juge pas, elle donne sa chance à chaque personnage, avec ses qualités et ses défauts. Cela va même un peu trop loin à mon goût, puisque, dans le dernier quart d'heure, on sent la volonté de réconcilier tout le monde. Cela n'en demeure pas moins une histoire forte, servie par de très bons interprètes.
21:49 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
dimanche, 19 octobre 2025
Jour J
Cette pantalonnade signée Claude Zidi Junior mêle des éléments authentiquement historiques, d'autres fictionnels mais plausibles, d'autres encore totalement grotesques.
Du côté de la réalité se trouve l'Opération Fortitude, une entreprise de désinformation qui avait pour but de faire croire aux Allemands que le premier débarquement de 1944 allait se produire non pas en Normandie, mais dans le Pas-de-Calais. Il y a donc bien eu des chars gonflables, entre autres, pour leurrer les avions espions. Mais, à ma connaissance, c'étaient des soldats américains et britanniques qui œuvraient dans ce domaine, pas des Français.
C'est là que les ennuis commencent. Kev Adams et Brahim Bouhlel ont beau avoir un certain talent à jouer les imbéciles, quand l'histoire est mauvaise et les dialogues mal écrits, ça ne le fait pas.
Il y a bien quelques moments piquants, comme lorsque les deux trouducs débarquent, tout seuls, en Normandie, et se retrouvent dans un bar qui affiche les portraits d'Hitler et de Pétain (la suite réservant quelques surprises). J'ai aussi aimé les (rares) interventions de Chantal Ladesous. Dans les rôles secondaires, Didier Bourdon (en officier nazi) et Jonathan Lambert (en curé très très ouvert) font un boulot qui n'est pas déshonorant. Mais l'on sent bien que pas grand monde n'y croit. Trop de situations sont invraisemblables, ce que ne compense pas la loufoquerie assumée. (Je déconseille particulièrement ce film aux gaullistes fervents, en raison de la vision du Général qui y est proposée.)
Le scénario est donc faiblard. Il comportait pourtant un élément intéressant, faisant intervenir une arme secrète (fictive) des nazis. Ici, on s'inspire plutôt des aventures de Blake et Mortimer (première mouture), quand les auteurs faisaient se rencontrer histoire et science-fiction. Hélas, le site du phare est sous-exploité par le réalisateur.
Ce pathétique long-métrage aurait pu être pour moi une nouvelle occasion de partir avant la fin... et cela aurait été une erreur (hélas commise par les deux autres seuls spectateurs de la séance). Le générique de fin est entrecoupé d'un bêtisier... et c'est le meilleur moment du film !
P.S.
Papy fait de la résistance va bientôt ressortir en salles... et la comparaison risque d'être sévère pour Jour J, qui se place dans la continuité de La Grande Vadrouille, mais ne lui arrive pas à la cheville.
09:45 Publié dans Chine, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire
mercredi, 15 octobre 2025
Le pire portrait ?
L'hebdomadaire états-unien Time Magazine a fait sa dernière Une avec le président des Etats-Unis, pris en contreplongée :
Cela peut être perçu à la fois comme une glorification et une critique... et c'est ainsi que Donald Trump lui-même l'a compris, qualifiant (avec le sens de la mesure qui le caractérise) cette photographie de « pire de tous les temps » (worst of all time). En effet, l'angle de la prise de vue ne permet pas d'ignorer le cou de poulet du président des Etats-Unis, ainsi représenté en vieillard (certes puissant). De plus, ses cheveux (désormais blancs) sont à peine visibles.
En réalité, la critique la plus mordante ne porte sans doute pas sur l'âge du capitaine (79 ans depuis juin dernier), mais sur sa posture martiale, qui, à celles et ceux qui ont déjà vu de vieilles images de propagande, fait immanquablement penser à un ancien dirigeant européen :
Ce célèbre tableau d'Alfredo Ambrosi glorifie Benito Mussolini, en 1930. Dans la même veine (fasciste), on trouve plusieurs affiches, comme celle-ci de 1932 :
... ou celle-ci, datant de 1941 :
Mussolini se faisait très souvent représenter le menton levé, en contreplongée. Aujourd'hui, les postures du dictateur italien nous semblent bravaches, souvent ridicules, mais à l'époque, cela ne faisait pas rire.
Je n'ai rien lu ni entendu concernant cette Une de Time la rattachant à cette iconographie. Pourtant, je suis persuadé que, du côté des journalistes, plus d'une personne a songé à ce rapprochement.
22:35 Publié dans Histoire, Politique, Politique étrangère, Presse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique, actu, actualite, actualites, actualité, actualités, médias, presse, journalisme, histoire, politique internationale, états-unis
samedi, 11 octobre 2025
Cervantes avant Don Quichotte
Le critique a été sévère pour ce film d'Alejandro Amenábar, à la diffusion restreinte. Il évoque pourtant une partie de la jeunesse du grand écrivain espagnol, en y instillant des éléments qui montrent la progressive naissance d'un (talentueux) raconteur d'histoires.
L'épisode (réel) de la captivité de Miguel de Cervantes est évoqué, de manière allusive, dans l'une de ses Nouvelles exemplaires, celle qui est intitulée « L'Espagnole anglaise ».
Le scénario a aussi puisé dans un récit ultérieur, officiellement rédigé par un moine, mais qui pourrait avoir été coécrit par Cervantes lui-même. Amenábar y a ajouté quelques inventions de son cru, ce qui lui a été reproché.
J'ai trouvé l'entame plutôt emballante. On nous y montre les débuts de la captivité d'un groupe d'Espagnols, vendus aux enchères comme esclaves à Alger, où ils ont été livrés par des pirates à la solde des Ottomans (turcs). Signalons que le film a été tourné dans le sud de l'Espagne, où subsiste une abondante architecture de l'époque musulmane. De superbes décors ont été ajoutés, conçus en partie par un Français. Le résultat est assez bluffant.
La suite est tout aussi passionnante. Les captifs jugés "de valeur" sont extraits de la vente aux enchères. Le pacha d'Alger Hassan Veneziano (un Italien converti) veut en tirer un bon prix, grâce à la rançon payée par les familles. A ceux pour qui le temps passe trop lentement, ou qui n'ont plus de perspective de libération par rachat, on propose la conversion (publique), qui permet de sortir de la captivité (mais pas de quitter l'Algérie).
Les plus courageux (inconscients ?) n'envisagent qu'une sortie honorable : l'évasion. Au départ, Cervantes fait partie de ceux-ci. Le film n'évoque qu'une de ses quatre tentatives... en fait plusieurs, puisque, pour rendre plus agréable la vie de ses camarades de détention, le jeune Espagnol se met à leur raconter des histoires, tantôt inspirées de la réalité, tantôt complètement imaginées. C'est l'un des attraits de ce film que de mêler habilement les deux, sollicitant la sagacité des spectateurs.
La réputation de conteur de Cervantes atteint les oreilles du pacha, avec lequel le captif va nouer une bien étrange relation. Ici, le film se teinte d'homo-érotisme, ce qui a provoqué quelques réactions outrées en Espagne : les spécialistes de l'écrivain réfutent l'existence d'un penchant homosexuel chez Cervantes. Dans le film, Amenábar introduit le sujet avec une certaine délicatesse... mais, bon, ce n'est pas vraiment ma came. Certaines scènes témoignent toutefois d'un incontestable savoir-faire, bien servies il est vrai par le talent de l'interprète du pacha, Alessandro Borghi. (Chez nos voisins transalpins, il est connu pour avoir récemment joué dans la mini-série Supersex, où il incarne un certain Rocco Siffredi...)
D'autres comédiens m'ont marqué, comme Fernando Tejero (qui incarne un religieux aussi fanatique que fourbe), Miguel Rellán (qui interprète l'autre écrivain de cette histoire) et César Sarachu, alias frère Juan Gil, l'un des deux Trinitaires chargés de racheter les captifs. La première apparition des deux religieux dans l'enceinte fortifiée dirigée par le pacha ne manque pas de sel :
En dépit de quelques entailles à la réalité historique, j'ai été captivé par cette histoire, qui dénonce tous les extrémismes, de la cruauté des barbaresques musulmans au fanatisme d'une partie de l’Église catholique espagnole. Un grand appétit de vivre et un humanisme sincère émergent de cette petite épopée, qui se distingue des productions actuellement en salles.
23:07 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire































