jeudi, 15 octobre 2026
Naza
Deux soirs de suite, lundi et mardi derniers, ce documentaire israélien (une coproduction anglo-saxonne, en réalité) a fait salle comble au cinéma CGR de Rodez. En 1h15 environ, il tente de faire le point sur la réponse disproportionnée de l'armée israélienne au pogrom du 7 octobre 2023.
La majorité des images sont contemporaines (des années 2020). Sont adjoints quelques extraits plus anciens, datant des années 1970-1980. On y voit notamment des agents du renseignement en formation... ou encore le futur Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, beaucoup plus jeune qu'aujourd'hui, dénonçant le terrorisme palestinien, en lui donnant une définition que les réalisateurs du documentaire font plutôt concorder avec l'action de l'armée israélienne...
C'est habile de leur part... et cela indique le parti-pris de ce film. Si, la majorité du temps, il prend la forme d'un exposé pondéré, fondé sur des entretiens avec des militaires israéliens, de temps en temps pointe une orientation plus polémique, dont je reparlerai plus loin.
Une vingtaine de militaires israéliens témoigne. Ils sont filmés le soir, sur le toit d'un immeuble de Tel Aviv. Leur visage comme leur voix ont été modifiés à l'aide d'une intelligence artificielle. C'est le premier problème. Si l'on peut comprendre la volonté de protéger des sources, cette anonymisation quasi totale pose un problème de fiabilité : comment vérifier la crédibilité des affirmations (parfois gravissimes) ? De surcroît, la méthode d'anonymisation rend difficile l'individualisation des témoignages. Il me semble que certains militaires ne sont montrés qu'une fois, d'autres deux, d'autres davantage...
Le face-à-face avec l'un des auteurs alterne avec des vues de la métropole israélienne, qui ressemble tellement à une ville occidentale. Son apparente opulence contraste avec les zones de destruction de Gaza. Le choix d'une ambiance nocturne est peut-être aussi dû à la volonté de dénoncer ce qui, jusqu'à présent, était tenu secret.
On apprend donc plus ou moins de choses au cours de ces entretiens. Tout d'abord, je signale que la majorité des témoins ne sont pas des combattants, plutôt des analystes, des techniciens ou des agents de renseignement. De leur part, on rencontre une assez grande diversité d'attitudes : certains se disent dégoûtés de ce à quoi ils ont participé, d'autres sont dans le déni ou tentent de minimiser leur rôle, tandis qu'une minorité assume sans le moindre regret.
Ces entretiens permettent de constater, une fois de plus, quel degré de perfectionnement technique (et organisationnel) l'armée israélienne a atteint. Ainsi, l'entièreté du territoire gazaoui avait été cartographié, au mètre près. Les agents disposaient d'un modèle numérique du territoire, avec l'emplacement et la taille des bâtiments, y compris le nombre d'étages, la forme des appartements et l'identité des occupants. (Quelques croquis illustrent les propos, parfois pas tout à fait clairs.) Sans surprise, c'est l'exploitation des informations piratées sur les smartphones qui a rendu un grand service aux Israéliens... mais davantage les téléphones des proches (conjoints, enfants) que celui des militants du Hamas, qui, en général, se montraient prudents. Cela a conduit à des "bavures", comme lorsqu'est déclenché un bombardement qui n'a finalement provoqué que des victimes non-combattantes, le membre du Hamas ayant quitté son logement en y "oubliant" son téléphone.
Le terme Naza désigne ces victimes collatérales, qui, dès le début des opérations militaires, ont été intégrées à la modélisation s'appuyant sur des intelligences artificielles. Les programmes prenaient en compte des "taux de pertes" variables : de 1 à des centaines de civils tués pour éradiquer la menace d'un seul terroriste... D'après l'un des témoignages (source unique de cette information), le commandement aurait envisagé l'élimination des 40 000 membres du Hamas, avec un taux de "dommages collatéraux" pouvant atteindre 1 pour 20... ce qui aurait pu conduire au massacre d'un tiers de la population gazaouie (800 000 sur 2 à 2,5 millions). Finalement, la mort d'environ 72 000 Palestiniens (chiffres du ministère de la santé de Gaza... c'est-à-dire du Hamas) apparaît comme une réponse moins radicale que ce qu'elle aurait pu être.
C'est pourquoi l'utilisation du terme "génocide" par les auteurs du documentaire m'apparaît infondée. Attention toutefois : il apparaît clairement que l'armée israélienne a commis de multiples crimes de guerre, mais, à mes yeux, il n'y a pas de volonté délibérée d'exterminer la population palestinienne (quelles que soient les déclarations -souvent montées en épingle en France- de politiciens israéliens fascisants). J'ai aussi peu goûté le rapprochement effectué avec Shoah, de Claude Lanzmann : les millions d'Européens juifs exterminés par les nazis et leurs collaborateurs n'avaient lancé une attaque meurtrière contre l'Allemagne... Qui plus est, ce massacre-ci se place à une tout autre échelle.
Peut-être les auteurs ont-ils eu l'intuition que leur argumentation ne toucherait pas le grand public, ne convainquant que les convaincus. Du coup, à la toute fin, ils renoncent au dispositif initial (très sobre) pour nous livrer des images chocs, sollicitant plus l'émotion que la raison.
17:17 Publié dans Cinéma, Proche-Orient | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films

