jeudi, 08 octobre 2026
Notre Salut
Croisant la petite histoire (celle de l'un de ses arrière-grands-pères) avec la grande (celle de l'Occupation et de la Collaboration), Emmanuel Marre a créé un film hybride, à cheval entre la fiction et le documentaire, qui parle a priori surtout du passé de notre pays... mais qui est aussi une œuvre militante, tentant de peser sur le débat politique actuel.
Swann Arlaud (très bon) incarne le fameux arrière-grand-père, un type un peu falot, terne, un ingénieur qui a dilapidé l'héritage de son épouse dans des aventures économiques sans lendemain. Ce raté, qui se pique de gestion des ressources humaines, voit dans l'avènement de l’État français l'occasion de prendre sa revanche... et de mettre en pratique ses idées.
Sur le papier, c'est très séduisant, mais, à l'écran, ce n'est pas toujours réussi. Ainsi, je n'ai pas du tout aimé le croisement d'images d'apparence télévisuelle avec une musique des années 1980-1990 en fond, à trois reprises. C'est pour moi globalement raté, aussi bien dans la séquence du début (une soirée bourgeoise, très gênante, j'y reviendrai) que dans la chorégraphie chez le préfet, qui, dans la salle où je me trouvais, a suscité un remarquable moment de "gênance".
Mais cela ne représente qu'une dizaine de minutes dans un film de 2h40, où ne figure aucune autre musique additionnelle. C'est un assez joli tour de force, que de concentrer l'attention des spectateurs sur le jeu des acteurs, qui, tantôt, improvisent, tantôt, exploitent la mécanique de dialogues savamment écrits. J'ai aussi aimé l'alliance entre des images montrant le "héros" évoluant dans le marécage vichyssois et la lecture, en fond sonore, des lettres que s'écrivent les époux. (Sandrine Blancke est elle aussi très bien en Paulette Marre.)
Le dispositif est particulièrement efficace quand il s'agit de mettre en scène les "crimes de bureau" que les fonctionnaires collabos (pas forcément pronazis) sont amenés à commettre en exerçant leur activité administrative.
On peut aussi savourer la progressive ascension de ce nouveau Rastignac, perceptible notamment à travers l'évolution des costumes qu'il porte, de plus en plus coûteux.
Le film est toutefois émaillé d'approximations historiques, qui ne me semblent pas résulter de maladresses de la part du cinéaste. Ce sont des choix idéologiques, parfois avec un objectif artistique derrière, mais, le plus souvent, au service d'un discours contemporain.
Ainsi, Marre accorde une importance exagérée au travail et à l'influence de feu son arrière-grand-père. Ses théories managériales n'ont pas réellement été appliquées par Vichy... mais leur insertion dans l'intrigue est un moyen pour le réalisateur de tenter de populariser les thèses de certains historiens néo-marxistes, qui voient dans le nazisme et les régimes qui ont collaboré avec lui des sous-produits du méchant capitalisme. Cela permet par exemple de comprendre l'anachronique référence à la sanction des chômeurs au troisième refus d'emploi.
Du coup, l'action réelle de ce qui fut le CLC (le Commissariat à la Lutte contre le Chômage) est imparfaitement restituée. Le réalisateur se garde de préciser le rôle de René Belin, ex-dirigeant syndical de gauche rallié à Vichy. (Eh, oui, tout une gauche "pacifiste" fut présente au sein de l’État français... sans parler des dirigeants du PCF, qui, dans un premier temps, ont fait les yeux doux à l'occupant allemand.)
En revanche, le film rend un hommage mérité (bien que parcellaire) à Henri Maux, supérieur hiérarchique d'Henri Marre, de sensibilité démocrate-chrétienne... et qui a détourné le CLC pour tenter d'en faire un instrument de justice sociale... et un nid de résistants. Le film a cependant tendance à insister sur la lâcheté des fonctionnaires, minimisant l'action résistante de certains d'entre eux (notamment dans la protection des juifs).
On retrouve ce biais dans la peinture des ultras de la collaboration, à Paris. On nous les montre faisant le salut nazi et beuglant la Marseillaise, drapeaux tricolores au vent, alors qu'à cette époque, l'hymne national est davantage utilisé par la Résistance, les partisans de Vichy lui préférant souvent Maréchal nous voilà. Ici, je pense que Marre abandonne toute ambition historique. Il voit dans les personnes qui brandissent le drapeau tricolore et chantent la Marseillaise (en clair : les partisans du RN) les nouveaux suppôts du fascisme...
Cette vision déformée (et moralisatrice) n'est d'ailleurs pas une surprise, puisqu'elle est présente dès le début, dans la séquence de la soirée bourgeoise, au cours de laquelle des partisans du régime de Vichy sabrent le champagne dans une ambiance mêlant entre-soi élitiste et esprit de débauche. Le plus surprenant est que, dans sa volonté de dénoncer "les assassins de la République" (en 1940), Marre adopte les codes de l'extrême-droite antiparlementaire, qui dépeignait la République finissante comme un régime corrompu, décadent. Que deux visions aussi antagonistes politiquement se rejoignent autant sur la forme constitue pour moi une désagréable surprise. (De méchantes langues pourraient insinuer qu'on a là un exemple de convergence entre deux visions populistes, une d'extrême-gauche, l'autre d'extrême-droite.)
En dépit de ces défauts, le film n'en mérite pas moins le détour, pour son dispositif original, une austère minutie dans la description de l'intérieur de la collaboration administrative. Mais ce n'est pas le chef-d’œuvre proclamé par la horde des critiques parisiens, que je soupçonne d'avoir encensé ce film pour des raisons autres qu'artistiques.
22:34 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire

