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vendredi, 06 mars 2020

Les Misérables

   Séance de rattrapage pour moi, avec le film considéré comme le vainqueur de la dernière cérémonie des César. Certains cinémas ont eu l'heureuse idée de ressortir en salles le long-métrage primé (tout comme l'oscarisé Parasite... mais curieusement pas J'accuse...). Et c'est parti pour une séance dans une petite salle pleine à craquer, au beau milieu d'un public constitué quasi exclusivement de Blancs de classe moyenne...

   Ce film est une démonstration, presque une dissertation. L'histoire est encadrée par deux scènes antagonistes, celle montrant une foule bigarrée drapée de tricolore et chantant la Marseillaise (au début) et celle montrant une scène de guérilla urbaine opposant les mêmes jeunes à des policiers dépassés (à la fin). Comment en est-on arrivé là ?

   Le plan suivi est limpide :

I ] La Cité est un monde foisonnant où se côtoient des populations très différentes, dans un mélange de tolérance et d'insultes. Les jeunes oisifs font des conneries mais sont sympas, au fond.

II ] Les policiers de la BAC (les "baqueux") sont des hommes comme les autres, avec leurs qualités et leurs défauts. Le chef du trio est un gros bras adepte des plaisanteries douteuses, qui s'oppose au petit nouveau taiseux et respectueux des règles. Le troisième est issu du quartier et joue un peu les conciliateurs.

III] Faire respecter l'ordre est une tâche difficile, qui nécessite de l'opiniâtreté et du doigté. Parfois, cela dérape... à cause des policiers, selon le réalisateur. Comment rattraper le coup ?

   Clairement, le scénario n'est pas le principal atout de cette histoire un brin manichéenne (et machiste). Mais, pendant les deux tiers du film, Ladj Ly nous offre un portrait saisissant de la banlieue et du travail de la police. (Je laisse de côté l'interprétation de Jeanne Balibar, pathétique en commissaire libidineuse...) On a comparé ce film à La Haine de Matthieu Kassovitz, mais je vois aussi une parenté avec L627 de Bertrand Tavernier. C'est tourné avec du souffle et de la minutie. (Du coup, je trouve que le jury des César aurait dû intervertir les récompenses avec J'accuse, réservant à ce dernier la palme du meilleur film pour distinguer Ladj Ly pour sa réalisation nerveuse et inspirée.)

   On est pris du début à la fin dans ce polar sociétal, formidablement interprété (sauf par les plus jeunes). Il n'est toutefois pas sans faille. La principale est scénaristique. L'enlèvement du lionceau est l'étincelle qui va déclencher l'explosion de violences. Or, dans la suite de l'histoire, l'événement a été complètement oublié : le jeune "rebelle", qui pourtant règle tous ses comptes, ne s'en prend pas aux circassiens qui pourtant lui ont filé une sacrée trouille. La manière de filmer les jeunes les dédouane totalement de l'enlèvement du lionceau (ainsi que des violences finales, quasi héroïsées...). On pourrait aussi reprocher au film sa vision uniquement positive de l'islam quiétiste (certains diraient "intégriste"). L'ancien délinquant converti est montré comme une figure sage et apaisante. Pas un seul djihadiste en vue dans le quartier, où certains trafiquants de drogue semblent vivre en bonne harmonie avec la police. Quant aux femmes, ce sont des personnages de second plan, éventuellement réduites à un coup d'éclat quand elles sont mises en avant.

   Du coup, je suis sorti de là partagé. C'est incontestablement l'oeuvre d'un cinéaste de talent, mais qui regarde la société avec ses propres oeillères.

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