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jeudi, 20 août 2026

Le Triangle d'or

   Voilà un film qu'il était très difficile de voir, au moment de sa sortie, dans les contrées reculées comme la mienne. Avec un peu de patience, le bouche-à-oreille étant bon, il est désormais possible de parvenir à ses fins.

   Le titre est à double sens. De prime abord, il évoque un quartier chic de Paris, dans le VIIIe arrondissement, voisin du XVIe. Au fil du déroulement de l'histoire, on comprend qu'il désigne un trio de dominés, qui ont intérêt à se serrer les coudes. Une scène placée dans la dernière partie du film est censée matérialiser cette entente.

   D'ici là, on aura eu le temps de découvrir les différentes facettes de la domination exercée dans un splendide hôtel particulier (qui, dans la réalité, se trouve dans la Villa Montmorency, une résidence sécurisée où se réfugient célébrités et ultra-riches, parmi lesquels le couple Sarkozy).

   Au bas de l'échelle se trouve... une panthère (noire), superbe, mais la plupart du temps enfermée dans une cage aménagée dans l'une des pièces de l'immeuble. Pour éviter qu'elle ne perde la boule, on lui administre des calmants...

   Un peu au-dessus se trouve la nouvelle femme à tout faire, la jeune Laura, née en banlieue, qui aspire à intégrer l'armée. En attendant, elle se maintient quotidiennement en forme et essaie d'amasser un peu d'argent. Dans le rôle, Malou Khebizi est la révélation de ce film. (Elle m'a un peu rappelé Virginie Ledoyen, dans La Fille seule, de Benoît Jacquot.)

   Elle est engagée au service de la principale occupante des lieux, la pulpeuse Souria, la maîtresse d'un cheikh saoudien, qui aspire à devenir sa deuxième épouse (et la favorite). C'est donc elle qui donne des ordres (parfois farfelus) à l'employée de maison, mais elle vit dans une prison dorée. (L' habile insertion des images de vidéosurveillance interne est là pour nous le rappeler.)

   L'homme qui fréquente le plus les lieux est Emre, une sorte de bras droit du cheikh, plutôt un homme à tout faire, d'origine palestinienne. A la fois gestionnaire et agent de sécurité, il espère pouvoir faire sortir sa famille du bourbier du Proche-Orient. Lui aussi donne des ordres à Laura. Il doit respecter Souria (qui a un train de vie bien plus dispendieux que le sien), mais aussi la surveiller, pour le compte du cheikh, souvent absent.

   Ce dernier incarne donc le dominant par excellence. C'est un homme très riche... mais l'on finit par découvrir que, dans sa famille, il n'occupe pas la place la plus importante. Il n'a d'ailleurs pas choisi sa première épouse. Le mariage a été une sorte d'alliance conclue entre deux familles influentes.

   Complètent le tableau divers employés de commerce (extérieurs à l'immeuble), libres de leurs mouvements, eux, mais économiquement dépendants de leurs prestigieux clients.

   C'est la grande habileté de ce film que de montrer comment ces rapports de domination peuvent évoluer. Depuis Nietzsche et sa dialectique du maître et de l'esclave, on sait que le dominé peut parfois prendre le dessus sur le dominant. Les rapports de dépendance peuvent s'inverser, comme c'est le cas ici, entre Laura et Souria. Le statut de la première évolue quand elle acquiert la confiance de l'homme à tout faire puis de Souria. Chaque dominant a ses faiblesses. Celles du cheikh sont liées à sa famille. Celles d'Emre aussi, mais dans un autre sens : il a besoin d'autrui pour améliorer la situation de ses proches... et, surtout, il doit rester disponible 24 heures sur 24. Souria est surveillée en permanence et ne doit, en théorie, pas sortir de l'immeuble. Quant à Laura, tant qu'elle estime avoir besoin de la (généreuse) paie que lui procure son activité, elle doit ravaler sa fierté... jusqu'où ?

   L'autre angle d'attaque de l'intrigue est la supposée "convergence des luttes", liée à la grille intersectionnelle d'analyse. Palestinien en exil, femme cloîtrée et fille de banlieue (auxquels on pourrait ajouter la panthère incarcérée) sont censés être victimes de la même oppression masculine. Même quand Laura parvient à sortir pour se détendre, elle est confrontée à l'attitude toxique de certains mecs. Le film oscille entre ce fil rouge et l'idée, sous-jacente, qu'au bout du compte, c'est l'argent qui dicte tout. C'est pour garder un excellent niveau de vie (ou tenter d'améliorer le leur) que les personnages se soumettent. Mais la conception patriarcale de la société saoudienne est aussi la cause de bien des malheurs.

   Comme, en plus, l'intrigue ne prend pas le chemin d'un conte de fées, j'ai été très agréablement surpris par ce petit film, à l'habillage modeste, mais dont le message est puissant sur le fond.