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samedi, 21 octobre 2017

The Square

   Cela fait déjà un paquet d'années que je ne me rue plus avec gourmandise sur la palme d'or de l'année à Cannes. Le "Carré" primé en 2017 est à sens multiple. C'est bien entendu une figure géométrique qui, par certains aspects, peut exprimer la perfection ou l'égalité (moins que le cercle toutefois). C'est aussi, pour le réalisateur suédois, une allusion aux gated communities, ces quartiers fermés (urbains) qui sont apparus dans son pays après tant d'autres. Enfin, dans le film, c'est le titre d'une exposition d'art contemporain qui va susciter la polémique... et bouleverser la vie de certains personnages.

   Le héros Christian (Claes Bang, impeccable) est presque une caricature de bobo. Conservateur du musée royal, il a de l'allant : très sûr de lui, plutôt bel homme, le style savamment négligé (barbe de trois jours, chemise avec deux boutons défaits... mais costume de prix et chaussures chics), il est présenté comme un type à la fois brillant et un peu puant. Au fur et à mesure que l'intrigue évolue, ses défauts ressortent.

   Un incident qui se produit dans la rue, au début, va prendre des proportions insoupçonnées, sans doute à cause d'un pickpocket. Cela va notamment conduire Christian dans un quartier populaire, dont les habitants sont les anonymes de l'histoire (et de la vie publique en Suède, selon le réalisateur).

   Le héros nous est aussi montré en Don Juan, un dragueur en vérité assez pathétique, pour qui le sexe est une sorte de gymnastique. Mais, lors de la scène de copulation, le meilleur arrive à la fin (après son orgasme à lui... mais pas celui de sa partenaire). Je ne dirai rien ici, mais sachez que la scène prend un tour boulevardier inattendu et fort plaisant. C'est dû aussi à la composition d'Elisabeth Moss (vue récemment dans Truth, l'étonnant Outsider et High Rise). Son personnage n'est pas particulièrement gâté par le début de cette scène, mais elle est délicatement resplendissante lors de sa rencontre avec le conservateur, une scène là encore piquante, puisqu'elle voit la jeune femme questionner Christian sur des propos abscons qu'il a tenus naguère et que lui-même peine à clairement expliquer. Il y a donc de la satire dans ce film, mais à la scandinave, de manière subreptice... et "à froid". (Je fais partie de ceux qui ont particulièrement goûté les conséquences de l'action d'un homme de ménage sur l'un des "dispositifs" de l'exposition, un de ces exemples de création prétentieuse et vide.)

   Le tout est mis en scène de manière brillante. Les plans sont très bien construits. Chaque chose, chaque personne est à sa place. C'est aussi très bien éclairé. Comme le film est long (et le rythme peu soutenu), je me suis parfois amusé à rechercher des défauts dans certains plans. Franchement, tout est nickel... et c'est parfois brillant, comme ces vues de l'intérieur de l'appartement du conservateur, quand on finit par comprendre que l'on ne voit que le reflet de la scène sur une paroi vitrée... interne ! C'est d'un chic !

   Le film a donc un aspect conceptuel. Au premier degré, il dénonce l'inadéquation entre les propos généreux tenus par les bobos suédois et leur mode de vie, qui évite soigneusement tout contact avec les pauvres, voire les instrumentalise, comme dans la campagne de publicité provocatrice ou comme lorsque Christian, à la recherche de ses filles perdues dans le centre commercial, redécouvre l'existence du mendiant qu'il avait auparavant rembarré... Certains de ces bobos ont d'ailleurs mauvaise conscience, puisqu'ils répugnent à exclure d'une conférence de presse un homme atteint du syndrome Gilles de La Tourette, alors qu'il leur pourrit la vie, certes involontairement. (En poussant l'analyse très loin, on pourrait affirmer aussi que leur mauvaise conscience les pousse à accepter l'inacceptable, sorte de préfiguration de la séquence-choc ultérieure.)

   Au second degré, il me semble que le film tente d'illustrer certains des propos artistiques tenus par les personnages. Le tout début est une sorte de mise en abyme, avec cet ouvrier qui construit le carré de pavés qui va symboliser l'exposition dont il est exclu (alors que le carré est sensé être inclusif). Je pense aussi au questionnement concernant l'oeuvre d'art, au surgissement incongru d'un objet (ou d'une personne, considérée comme un objet...) dans un lieu.

   C'est dans cette optique qu'il faut considérer la "performance" de l'homme-singe (incarné par Terry Notary, qui fut Alpha, dans La Planète des singes : les origines, et Rocket dans les suites, L'Affrontement et Suprématie). A la base, il s'agit d'une création artistique, en liaison avec le thème de l'exposition, puisque cet homme incongru pénètre dans le "carré VIP" des bobos invités à l'inauguration. Pour les spectateurs attentifs, c'est le signe que quelque chose de sexuel (et lié au pouvoir) va se passer, comme la dernière fois qu'on a vu un gorille à l'écran (chez Anne). Je ne vais pas aller plus loin, mais le dérapage dans le dérapage est chargé sur le plan métaphorique : c'est l'expression de la revanche des riches, face à la peur que leur a inspirée le pauvre. Mais la séquence instille le malaise, en raison de son ambiguïté : qu'est-ce que le réalisateur est réellement en train de filmer ? Peter Greenaway et le Festen de Thomas Vinterberg ne sont pas loin.

  Le film aurait dû s'arrêter là, au bout de deux heures. Malheureusement, on nous a rajouté un épilogue d'une vingtaine de minutes qui prend la forme d'un horrible prêchi-prêcha moralisateur... et d'une rédemption de l'un des personnages. C'est lourdingue et inutile. Cela n'enlève rien aux qualités qui précèdent, mais, du coup, je suis sorti de là moins enthousiaste que prévu.

11:59 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, cinema, film, films

Commentaires

A part ton denier paragraphe j'applaudis des quatre fers.
Rédemption? J'ai bien cru que
ATTENTION SPOILER

le petit garçon était mort moi... Après sa chute dans l'escalier.
On est pas loin du film parfait.
Et les tas de cailloux qui passent dans l'aspirateur. J'étais MDR.
Et pour la scène de l'homme singe j'étais en apnée (oui je tiens l'apnée 1/4 d'heure pourquoi?)
Quant à Claes Bang il n'est pas "plutôt bel homme", il est sublime.

Écrit par : Pascale | samedi, 21 octobre 2017

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A partir d'un moment, pendant la séquence de l'homme-singe, les spectateurs cinéphiles sont tentés de croire que cela va se terminer comme dans "Une Famille syrienne", ou comme dans "The Baby of Macon" (de Greenaway)... autant de scènes éprouvantes... mais diablement bien tournées.

Écrit par : Henri Golant | samedi, 21 octobre 2017

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