samedi, 19 septembre 2026
Les Survivants du Che
Dix-sept ans après le film de Steven Soderbergh (Che 2 - Guérilla), qui racontait les événements de Bolivie en plaçant au centre Ernesto Guevara de la Serna, Christophe Dimitri Réveille choisit de déplacer la focale et de consacrer son histoire à une partie des guérilleros qui ont accompagné le Che (six d'entre eux). Le documentaire est composé d'un mélange d'images d'actualités, d'entretiens réalisés au début des années 2000, en plusieurs fois... et de scènes d'animation, grâce auxquelles on revit les épisodes les plus marquants.
Le film démarre par les derniers combats du Che (ceux de 1967), au cœur de la forêt bolivienne. Le témoignage des rescapés est notamment croisé avec celui d'un ancien agent de la CIA, Félix Rodriguez, un Cubain anticastriste, naturalisé américain, que l'on voit parfois sur certaines photographies prises à cette époque. Toutefois, malgré ce contrepoint fort bienvenu, on ne peut pas dire que le film adopte un ton équilibré. Il penche très nettement en faveur des militants communistes, sans toutefois passer sous silence les tensions internes au camp pro-soviétique. La face états-unienne est elle évoquée de manière succincte, sans nuance.
La suite est d'abord composée de retours en arrière, montrant l'origine de l'engagement des témoins, ou leur premier contact avec Guevara. L'un des futurs guérilleros se fait remarquer par son endurance, ce qui le rend précieux pour transmettre des messages à (très) longue distance. Certaines des images montrent les premiers temps de la révolution cubaine. Il faut attendre longtemps pour qu'émerge une ébauche de critique envers le régime de Fidel Castro. Guevara est épargné. On ne touche pas à l'icône.
Cela n'en est pas moins passionnant. Le choix d'introduire des scènes animées rend le documentaire plus agréable à regarder (l'accumulation de témoignages, le plus souvent en espagnol, finissant par lasser). On est véritablement plongé dans la forêt tropicale, où l'on suit les pérégrinations du groupe de rescapés (qui avait été placé en position de retrait, un peu en hauteur, ce qui lui a permis, dans un premier temps, d'échapper aux troupes boliviennes).
Les témoignages de ces papys (ex)révolutionnaires sont parfois poignants, notamment quand ils décrivent leurs conditions de vie (précaires), les efforts (gigantesques) qu'ils ont fournis... ou la mort de l'un d'entre eux, la règle étant de ne pas tomber vivant entre les mains des militaires boliviens (en particulier les rangers).
Outre le courage, il a fallu déployer de l'ingéniosité pour échapper aux poursuivants... et parfois bénéficier de complicités villageoises. Le petit escadron est composé de Cubains et de Boliviens communistes. Tous sont évidemment hispanophones mais, dans la zone rurale où les guérilleros communistes ont été envoyés, les habitants parlent plutôt l'une des langues amérindiennes, principalement le quechua, que les combattants ont donc appris... sauf que la petite troupe a finalement été débarquée plus au sud que prévu, pas très loin des frontières argentine et paraguayenne, où les communautés villageoises parlent le guarani. Pas facile de communiquer donc, surtout quand les paysans sont peu sensibles aux idéologies révolutionnaires.
(Le documentaire attribue -partiellement- l'échec de la mission Guevara au fait que les communistes boliviens, plutôt citadins, n'ont pas vraiment soutenu la guérilla et que Moscou ne voyait pas d'un bon œil le prestige grandissant dont bénéficiait le Che... mais, même si la Bolivie était devenue une dictature militaire en 1964, elle avait auparavant connu une douzaine d'années de gouvernements de gauche, avec une réforme agraire. Pour se déployer, le communisme a besoin que la population soit maintenue dans la misère, sans espoir. La Bolivie n'était sans doute pas le "bon terrain de jeu" pour une guérilla rurale.)
Les spectateurs français seront peut-être surpris de l'importance accordée à notre pays dans le documentaire. C'est d'abord dû aux liens qu'a entretenus l'écrivain Régis Debray avec les castristes. Son incarcération en Bolivie a provoqué l'intervention du gouvernement français (sous la présidence de Charles de Gaulle), pour lui éviter l'exécution... enfin, ça, c'est la version "officielle". La version officieuse est que Debray, interrogé par les Boliviens et des agents de la CIA, se serait montré plutôt "coopératif".
Quoi qu'il en soit, cet épisode est l'occasion d'évoquer le prestige dont pouvaient jouir les Français à cette époque en Amérique latine. En 1964, Charles de Gaulle y avait effectué une tournée quasi triomphale (comme le rapporte l'émission Concordance des temps diffusée ce samedi matin, sur France Culture). La revendication d'une politique d'indépendance nationale, qui impliquait la dénonciation des impérialismes soviétique et américain (tout en restant dans le Bloc occidental), a suscité une certaine ferveur de l'autre côté de l'Atlantique.
C'est par le Chili que les derniers rescapés ont pu fuir la Bolivie. Ce fut une véritable expédition. A l'arrivée, ils furent aidés par le chef de l'opposition au gouvernement chilien, le socialiste Salvador Allende, qui continua d'entretenir des liens avec la mouvance castro-guévariste une fois devenu président du Chili, en 1970. (Il fut, rappelons-le, renversé par coup d’État, le 11 septembre 1973. Il n'est pas impossible que l'aide apportée par ce légaliste à des révolutionnaires perçus à Washington comme extrêmement dangereux ait décidé les Etats-Unis à soutenir Pinochet, par l'entremise de la CIA.)
La fin est consacrée à la vie des rescapés, durant les décennies suivantes, à Cuba, en Bolivie de nouveau... ou en France (où l'un d'entre eux a émigré). Ils sont presque tous morts aujourd'hui.
11:47 Publié dans Cinéma, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cinema, film, films, histoire

