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vendredi, 28 octobre 2016

"Le Canard enchaîné" en bande dessinée

   Il y a quelques semaines est sorti aux éditions des Arènes un ouvrage intitulé L'incroyable histoire du Canard enchaîné. Les auteurs (Didier Convard et Pascal Magnat) ne sont pas membres de l'équipe de l'hebdomadaire satirique, mais ils en sont des sympathisants. Et comme cette année, on célèbre le "centenaire bis" de la naissance du journal, l'occasion était belle.

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   Le début rappelle à ceux qui l'ignoreraient que Le Canard est né deux fois, la première version, créée en 1915, n'ayant pas connu le succès. Pourtant, dès le début, les journalistes ont pour ambition de dénoncer les mensonges de la mauvaise presse, au service de la propagande de guerre. C'est aussi l'occasion de mettre un visage sur des noms qui soit figurent encore en page 7 du journal, soit sont régulièrement cités lorsqu'il est question de son passé.

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   Je vous laisse goûter le jeu de mots qui orne l'une des vignettes. Le style du dessin est classique, même si les auteurs ne s'interdisent pas, de temps en temps, un peu de fantaisie. Dans cette histoire, notre guide est un canard qui parle... et qui a même la langue bien pendue.

   Ce livre n'est toutefois pas une hagiographie. Il ne cache pas l'aveuglement dont l'hebdomadaire a fait preuve face à la montée du nazisme. Il fait aussi le bilan du comportements de ses rédacteurs et dessinateurs pendant la Seconde guerre mondiale. Tous n'ont pas été honorables.

   La lecture est globalement instructive. La vie du journal suit celle du pays. Certaines anecdotes sont peu connues, comme le cas de ce concurrent marseillais, nommé Le Merle blanc, qui avait un temps débauché une partie de l'équipe du Canard. Il est aussi question de la tentative de meurtre dont Léon Blum fut la cible, en février 1936, et de l'histoire du numéro imprimé à Londres, pendant la Seconde guerre mondiale.

   En 1944, le journal reparut mais connut des temps difficiles. Sa dernière mue intervint avec la Ve République. L'hebdomadaire développe les enquêtes et se pose en organe d'opposition au pouvoir gaulliste, qui le lit avec attention.

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   C'est la Une du 4 juin 1958, une de celles qui sont reproduites dans l'ouvrage. Mais la période gaulliste a été surtout marquée par la chronique "La Cour" (par Ribaud et Moisan), qui associait langage relevé et dessin chiadé pour brosser un tableau satirique du nouveau régime.

   A partir des successeurs de de Gaulle, l'histoire prend la forme de vignettes, qui toutes évoquent une "affaire" dans laquelle des puissants ont trempé. Gauche et droite n'en sortent pas grandis et l'on peut se désoler que la chronique de la Ve République puisse se limiter à une série de scandales. C'est néanmoins un rappel salutaire, qui permet de prendre du recul par rapport à notre époque.

   A la fin, le ton en général enjoué se fait chagrin, avec la liste des morts successives de collaborateurs victimes de l'âge ou d'un accident. Il devient même grave avec le rappel des récentes tueries parisiennes, de janvier et novembre 2015 :

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   Notez le choix des couleurs : le noir associé au rouge, avec du blanc, comme sur le drapeau à croix gammée.

   Malgré les drames, malgré la médiocrité de notre personnel politique, malgré l'arrogance des riches, les auteurs ont voulu terminer sur une note d'humour, cette arme si utile pour ridiculiser les puissants.

   P.S.

   Dans ce travail de grande qualité, il me semble avoir repéré deux petites erreurs : page 126 une confusion entre Gérard et Philippe de Villiers ; page 133 une autre confusion, entre millions et milliards à propos de l'affaire des frégates de Taïwan.

lundi, 25 juillet 2016

L'Engrenage - Mémoires d'un trader

   Les éditions J'ai Lu (une filiale du groupe Flammarion) ont profité de la sortie en salles du film L'Outsider pour rééditer (avec une nouvelle couverture) le livre que Jérôme Kerviel avait écrit au cours de l'instruction de son premier procès.

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   A sa lecture, on s'aperçoit qu'il a beaucoup inspiré le scénario du film de Christophe Barratier. On part de la découverte de ses prises de positions extrêmement risquées (et frauduleuses), avant de revenir en arrière. Le livre remonte plus loin que le film, puisqu'il évoque le parcours scolaire de Jérôme Kerviel. Mais il est plus discret sur sa vie sentimentale. Il semble que, dans l'adaptation cinématographique, le personnage incarné par Sabrina Ouazani soit un mélange de deux des amies du "héros".

   Au niveau du travail à la banque, c'est plus détaillé que dans le film. On comprend mieux en quoi cela consiste, même si je dois avouer que, parfois, j'ai un peu lâché prise. C'est quand même très technique pour un profane comme moi.

   Au détour d'une page, on se rend compte des petites modifications auxquelles on a procédé pour tourner le film. On a eu raison de couper, pour rendre l'intrigue plus lisible.

   Mais c'est la troisième partie de l'ouvrage qui m'a le plus intéressé : elle traite du parcours judiciaire de Jérôme Kerviel, de son arrestation à la veille de son premier procès (ce qu'on ne voit pas dans le film). Plus tôt dans l'ouvrage, le jeune homme a affirmé éprouver de l'admiration pour le juge Renaud Van Ruymbeke. La première partie de l'instruction semble l'avoir confirmé dans ce sentiment. Mais, plus le temps a passé, plus Kerviel a senti qu'il était considéré comme le coupable désigné. La Société Générale semble avoir "bétonné" les déclarations de ses employés, afin de rejeter toute la faute sur un seul homme : Kerviel. Les juges d'instruction auraient été abusés par les manoeuvres de la banque, qui aurait profité de leur mauvaise connaissance du fonctionnement d'une salle des marchés.

   On suit ce nouveau "présumé coupable" dans le tourbillon médiatique et la farandole des avocats, beaucoup n'ayant proposé leurs services que pour se faire de la publicité. De temps en temps, l'auteur se livre un peu plus : on sent qu'il est sorti de là complètement lessivé.

   Même si c'est un plaidoyer pro domo, ce livre n'en mérite pas moins le détour, pour la vision interne qu'il propose et pour le portrait d'une société (la nôtre) tombée dans le vertige de l'argent facile et des paillettes médiatiques.

   P.S.

   Le texte est (parfois) entrecoupé de documents, les plus nombreux figurant en fin d'ouvrage. Ce sont des courriels, des contrats ou des extraits d'autres types de documents. Ils sont là pour appuyer les affirmations de Jérôme Kerviel. Les plus saisissants sont ceux situés tout à la fin, anonymisés, qui évoquent les conditions dans lesquelles certains de ses anciens collègues ont négocié leur licenciement... et leur silence. Seul regret : dans la version de poche, les caractères de ces documents sont vraiment très petits.

vendredi, 22 juillet 2016

La France russe

   C'est le titre du livre publié par Nicolas Hénin, un journaliste français qui a passé dix mois dans les geôles de l'Etat islamique il y a deux-trois ans. Très critique du régime de Bachar el-Assad, il s'en prend ici à l'influence qu'exerce l'un de ses principaux soutiens, la Russie de Vladimir Poutine.

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   L'auteur y déplore qu'en raison des actes terroristes qui ont frappé notre pays, les efforts du contre-espionnage français se soient massivement déployés dans une direction, négligeant les autres menaces, la première d'entre elle étant pour lui l'influence russe.

   Elle séduit différentes catégories de personnes, parmi lesquelles on trouve des gauchistes, qui voient dans la Russie actuelle l'héritière de l'URSS, alors que l'idéologie en place a complètement changé. Il y a aussi ceux qui, d'un point de vue géopolitique, trouvent pertinent de s'appuyer sur la Russie pour contrebalancer l'influence américaine. Il y a aussi tous ceux qu'une petite somme d'argent ou quelques honneurs habilement distribués suffisent à acheter. Et il y a surtout tout une mouvance de droite extrême et d'extrême-droite, séduite par le caractère autoritaire du gouvernement de Vladimir Poutine... voire par certaines idées nauséabondes qui peuvent circuler en Russie (et ailleurs).

   La propagande russe est donc véhiculée (parfois mot à mot... le livre propose quelques exemples) par des Français de bonne volonté, stipendiés ou pas, mais aussi par une galaxie d'associations et de sites internet liés au Kremlin. On notera aussi le rôle important de l'ambassadeur Alexandre Orlov, en poste à Paris depuis 2008, et qui, visiblement, sait se faire des amis. Nicolas Hénin cite les noms de quelques personnalités françaises particulièrement russophiles.

   Parmi celles-ci se distingue Thierry Mariani, député UMP originaire du Vaucluse (en région PACA), aujourd'hui représentant les Français de l'étranger. A l'Assemblée, il est vice-président du groupe d'amitié France-Russie, où il siège depuis plus de vingt ans. Certaines mauvaises langues ont un temps suggéré que c'est son épouse (depuis 2005) d'origine russe qui l'aurait fait basculer dans le camp poutinien. Il s'avère que l'intérêt du député pour la Russie remonte très loin, à l'époque de la Guerre Froide. En tout cas, à l'heure actuelle, il copréside (avec un proche de Vladimir Poutine) la principale organisation de lobbying russe en France, l'Association Dialogue Franco-Russe.

   Si le Kremlin s'est approché d'élus UMP, le courant n'est pas forcément bien passé avec Nicolas Sarkozy lorsqu'il était président. Cela m'amène à l'une des révélations de ce livre, à propos d'un "incident" s'étant déroulé lors du G8 d'Heiligendamm (en Allemagne), en 2007. La vidéo d'un président français supposé "pompet" a fait le tour de la Toile. En réalité, d'après une source anonyme (sans doute l'une des personnes qui accompagnait le président) qu'évoque Nicolas Hénin, Nicolas Sarkozy (qui ne boit quasiment jamais d'alcool), sortait d'un entretien houleux avec Vladimir Poutine. Le président français se serait montré présomptueux. En face, le président russe aurait été particulièrement menaçant (genre caïd de banlieue). D'ailleurs, en regardant attentivement la vidéo (ce qu'avait fait à l'époque une journaliste de Libération), on s'aperçoit que N. Sarkozy est un peu essoufflé... et estomaqué, sans doute par ce qu'il vient d'entendre.

   Au chapitre des révélations, on a une analyse approfondie de l'affaire du contrat Mistral. Vu la manière dont les choses avaient parfois été présentées à l'époque, j'avais eu l'impression que l'annulation n'était due qu'à la politique étrangère russe (dont l'impérialisme n'a pas grand chose à envier à celui d'Oncle Sam). A la lecture du livre, on réalise que le contrat signé sous Nicolas Sarkozy était très avantageux pour la partie russe... qui avait visiblement bénéficié de soutiens efficaces, côté français.

   Je pourrais continuer longtemps sur ce livre (d'une lecture agréable), qui évoque, entre autres, le financement russe du Front national (un vrai parti de l'étranger !), le projet de construction, au coeur de Paris, d'une église orthodoxe (soupçonnée d'être le paravent des services d'espionnage russes) ou encore les bobards véhiculés sur le conflit en Ukraine.

   On l'a compris, c'est globalement un livre à charge (argumenté), mais qui présente aussi le point de vue russe. A Moscou, on semble être un peu paranoïaque : on voit des ennemis partout. Au niveau des mentalités, il y a aussi un décalage : les dirigeants russes sont très conservateurs, notamment sur le plan des moeurs, et manquent de culture démocratique.

   Cela nous ramène au Moyen-Orient. La France a-t-elle raison de s'allier à la Russie, qui soutient le régime meurtrier de Bachar el-Assad ? N'est-ce pas là le pire message adressé aux civils musulmans... et une opportunité de recrutement offerte à l'Etat islamique ?

lundi, 18 juillet 2016

Tarzan

   Attention : cette nouvelle version cinématographique des aventures de l'homme-singe n'est pas une production Disney, mais de la Warner Bros. Ce n'est donc pas un film destiné au jeune public, que de nombreuses scènes risquent d'effrayer. D'une certaine manière, cet opus se veut plus fidèle à l'oeuvre d'Edgar Rice Burroughs (qui n'était pas très satisfait de la manière dont on avait adapté ses romans), dont je parlerai un peu plus loin.

   Deuxième écueil à éviter : ne pas s'attendre à ce que l'on nous raconte l'histoire à partir du début. L'intrigue commence alors que Tarzan (devenu Lord Greystoke) vit au Royaume-Uni, en compagnie de sa chère Jane. A plusieurs moments, au cours du film, des retours en arrière (en partie visibles dans la bande-annonce) vont nous rappeler ce qu'il s'est passé avant, de l'enfance du héros jusqu'à sa rencontre avec sa dulcinée.

   Ici, l'intrigue tourne autour de la conquête coloniale et d'une vengeance. Un chef de tribu africain veut mettre la main sur Tarzan et le tuer. Pour ce faire, il va s'appuyer sur la cupidité des Européens, dont l'action néfaste est dénoncée tout au long du film, qui fait un procès sans nuance de la colonisation. Les scénaristes ont aussi fait en sorte de donner l'image la moins négative possible des Africains, au risque de passer à côté d'une partie de la réalité historique des années 1884-1889. Les spectateurs pointilleux tiqueront aussi à certaines inexactitudes, la plus flagrante étant la référence à un roi de France... sous la IIIe République !

   A part le couple de héros, le seul Occidental montré positivement est... un Noir américain, ancien soldat nordiste durant la guerre de Sécession. (Ah, les gentils Zaméricains contre les méchants Zeuropéens !...) Samuel L. Jackson lui donne sa prestance et sa truculence.

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   Mais il n'est pas le personnage le plus marquant. Ce n'est pas non plus Tarzan, correctement incarné par Alexander Skarsgård, qui a acquis une musculature impressionnante... et de sacrées paluches, ce qui au passage le rend physiquement plus proche de l'être décrit jadis par Edgar Rice Burroughs. Tous ces acteurs passent au second plan, derrière le méchant le plus machiavélique de l'histoire, cet homme à tout faire du roi de Belgique, interprété (avec brio) par Christoph Walz.

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   C'est donc un film d'aventures, avec ses grands espaces, ses mystères, ses complots et ses trahisons... mais aussi de l'amour et un peu de philanthropie. David Yates (auquel on doit plusieurs Harry Potter) est aux manettes. Toutes les scènes avec les animaux sont emballantes, qu'elles soient intimes (avec la maman gorille ou les félins) ou spectaculaires (avec les troupeaux en marche). Du côté des femmes, on a (heureusement) modernisé le schéma d'origine : Jane n'est plus cette jeune fille en fleur que tout effraie. Margot Robbie incarne (superbement) une femme de tête, qui partage avec Tarzan une certaine communion avec la nature.

   C'était le gros point faible du roman d'origine, qui date de 1912 et qui vient d'être réédité en collection de poche par les éditions de l'Archipel :

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   Jane y apparaît un peu godiche, qui n'ose guère se rebeller contre la domination masculine, hélas prégnante à cette époque. Au quotidien, elle est servie par Esmeralda, une Noire présentée comme particulièrement stupide, prompte à s'évanouir.

   Dans le roman, la vie du jeune Tarzan ("peau blanche") en compagnie des grands singes est décrite dans le détail... et c'est très violent. Les Africains avec lesquels le héros va entrer en contact ne bénéficient pas d'un meilleur traitement, bien au contraire : ils sont dépeints comme des êtres cruels, cannibales et adeptes de la torture.

   L'auteur (Burroughs) réussit à nous plonger dans le psychisme du garçon, qui devient un homme hors du commun. Hors du commun par le physique (ce que le film traduit partiellement). Hors du commun aussi par l'intellect, puisque, grâce aux affaires abandonnées dans la cabane de ses parents, il va réussir à apprendre à lire et écrire l'anglais... sans savoir le parler. (A ce propos, je me demande dans quelle mesure il est possible qu'un enfant qui n'a jamais entendu parler une langue humaine puisse l'apprendre, une fois devenu adulte.)

   La France occupe une place non négligeable dans l'intrigue. Le pays est d'abord montré comme un concurrent du Royaume-Uni dans la conquête de l'Afrique. Toutefois, lorsqu'un équipage français débarque dans la crique où certains personnages ont été abandonnés, ses membres sont présentés de manière très positive : ce sont des hommes courageux et serviables. De plus, la France va jouer un rôle important dans le changement de statut de Tarzan : il s'y familiarise au mode de vie occidental, y apprend plusieurs langues et y découvre un moyen de déterminer avec certitude son identité. La langue française est aussi à l'honneur, puisque le père de Tarzan l'utilise pour rédiger son journal... et que c'est la première langue que l'homme-singe va apprendre à parler, avant de passer à l'anglais.

   Quant à la fin de ce premier volume (Burroughs en a écrit une trentaine, plusieurs ayant été mis à contribution pour construire l'intrigue du film), elle est ouverte. L'histoire s'interrompt non pas au Royaume-Uni, mais aux Etats-Unis, alors que Jane a beaucoup de mal à choisir l'homme avec lequel elle va passer sa vie.

mercredi, 15 juin 2016

Le Chemin de Buenos Aires

   C'est le titre d'un ouvrage paru en 1927 et rédigé par le journaliste Albert Londres. Sur les conseils d'un lecteur du blog (qui a commenté la note portant sur le film Eva ne dort pas), je me suis procuré une édition de poche, parue au Serpent à Plumes.

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   La première remarque que j'ai à formuler est la qualité de l'écriture. C'est extrêmement vivant, avec notamment un art consommé du portrait (des hommes comme des femmes). Du coup, les quelque 250 pages se dévorent en un rien de temps. Cela m'a rappelé l'intérêt qu'avait jadis suscité en moi la lecture d'un autre ouvrage d'Albert Londres, Terre d'ébène (consacré à la colonisation française en Afrique subsaharienne).

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   Mais revenons à l'Argentine. Le journaliste français évoque le dynamisme du pays entre les deux guerres mondiales, avec une immigration européenne massive, d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Pologne, d'URSS... et de France. De notre pays sont notamment issues des prostituées, surnommées "Franchuchas". Le mot qui, à l'origine, désignait les Françaises, est devenu synonyme de "fille de mauvaise vie".

   L'enquête d'Albert Londres (qui avait réussi à se faire accepter de certains membres du "milieu") décrit les processus à l'oeuvre dans la déchéance des jeunes femmes, beaucoup n'étant même pas majeures (c'est-à-dire âgées d'au moins 21 ans, à l'époque). Grâce aux témoignages qu'il a recueillis, auprès de prostituées, de policiers et surtout de proxénètes, il a reconstitué les trajets suivis et les méthodes employées. 

   Dans le livre, il manque juste un élément du contexte, qui était évident en 1927, à tel point que l'auteur n'a pas cru bon de le préciser : les conséquences de la Première guerre mondiale. Des centaines de milliers de jeunes femmes se sont retrouvées veuves sans ressources ; d'autres n'ont pas pu trouver de mari et d'autres, plus jeunes, sont devenues orphelines. Cela forme un ensemble important de personnes fragiles susceptibles de céder aux sirènes d'un habile enjôleur, caressant et vêtu d'un beau costume. Mais le principal intérêt du reportage est de montrer l'adhésion parfois volontaire des jeunes femmes à la prostitution : vu l'état de grande pauvreté dans lequel elles se trouvaient, c'est apparu comme la moins mauvaise des solutions, à une époque où l'Etat-providence n'existait pas en France.

   Le livre évoque deux autres catégories de prostituées : les locales, apparemment peu estimées et que l'auteur a visiblement rarement rencontrées, et les immigrées juives d'Europe de l'Est, qui étaient moins bien considérées que les Françaises. Le journaliste s'attarde un peu sur les Polonaises et les Russes, dont il avait déjà pu constater auparavant dans quelle affreuse misère elles vivaient dans leur pays d'origine.

   Beaucoup de choses se jouent aussi sur les bateaux qui assurent la liaison entre l'Europe et l'Amérique latine. Plusieurs anecdotes enrichissent le récit, qui prend un tour parfois romanesque.

   A Buenos Aires, Albert Londres découvre une corruption très étendue, qui touche aussi bien la justice que la police. Certains maquereaux ont su nouer des alliances très profitables et exercent une considérable influence occulte. Devant le journaliste toutefois, ils jouent les modestes... et minimisent leurs revenus !

   C'est vraiment un livre à lire, très vivant et bien documenté.

mercredi, 11 mai 2016

Inculture américaine

   Lundi soir, France 2 a diffusé l'avant-dernier épisode de la saison 5 de la série Rizzoli & Isles. On y découvre que le médecin-légiste, interprété par la charmante Sasha Alexander (qui fit jadis les beaux jours de NCIS), a été nommée présidente de l'ordre des médecins de la Nouvelle-Angleterre (la région située dans le nord-est des Etats-Unis) :

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   En son honneur, ses amis ont organisé une petite sauterie, au cours de laquelle se produit un de ces couacs culturels qui marque, aux yeux du téléspectateur américain moyen, l'écart qui sépare l'intello bourgeoise Maura Isles de ses collègues et amis du commissariat de Boston :


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   Pour être juste, il faudrait faire l'expérience en France. Quelle proportion de gens ordinaires ignore que Nemo est le nom de l'un des plus célèbres héros de Jules Verne, un capitaine ombrageux qui apparaît dans Vingt mille lieues sous les mers et L'Ile mystérieuse ?

   Pour les médecins de Boston, Nemo est l'acronyme de l'association médicale. Pour les autres, c'est juste un poisson coloré, héros d'un film d'animation, l'un des premiers gros succès des studios Pixar.

mercredi, 27 avril 2016

Le (vrai) Livre de la jungle

   La sortie de la nouvelle adaptation de Disney m'a incité à me (re)plonger dans l'oeuvre de Rudyard Kipling, dont on parle souvent sans l'avoir lue. Dans ma jeunesse, je n'ai eu entre les mains qu'une version en bande dessinée du Livre de la jungle. Ce week-end, ce fut donc une quasi-découverte.

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   La première surprise est de constater que les aventures de Mowgli ne constituent qu'une partie du livre, une centaine de pages sur l'ensemble, qui est un recueil de "contes coloniaux". Les héros en sont le plus souvent des animaux, qui parlent. Ainsi, on suit les aventures d'un phoque blanc intrépide, puis d'une mangouste courageuse, d'un jeune dresseur d'éléphants et enfin de plusieurs petits troupeaux au service de l'armée britannique.

   Le plus étonnant est que ce n'est pas dans le premier, mais le second tome que les scénaristes du film ont puisé l'un des arguments principaux, à savoir la "trêve de l'eau", déclenchée quand un rocher apparaît à l'air libre dans un lac.

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   D'autres différences existent entre la version livresque et le film. Ce n'est pas Bagheera (la panthère) qui apporte le garçon aux loups. De plus, celle-ci est un ancien animal de cirque. Elle est présente dès la première réunion importante des loups (tout comme Baloo, l'ours). Ce sont d'ailleurs ces deux personnages emblématiques qui défendent la cause de Mowgli. L'ours devient rapidement l'instructeur du garçon, un instructeur autrement plus intransigeant que ce qui est montré dans les adaptations cinématographiques.

   Du côté des loups, on remarque que deux mâles adultes (et non pas un) jouent un rôle important : Akela le chef et Père Loup, le compagnon de la mère qui prend en charge Mowgli. D'autres personnages sont absents de l'adaptation : le chacal Tabaqi (proche du tigre Shere Khan) et le vautour Chil. On a aussi minoré les apparitions des éléphants (une excellente trouvaille du film d'animation de 1967) et coupé une partie de l'histoire concernant les singes.

   Mais le principal changement intervient au niveau des "méchants", Shere Khan et Kaa le python. Le premier n'est pas borgne, mais boite. Il apparaît finalement moins dangereux que le serpent, qui joue un rôle important dans la cité des singes. La récente adaptation a simplifié l'intrigue et fait de Shere Khan une sorte de serial killer, qui meurt dans des circonstances différentes, mais qui mettent tout autant en valeur l'ingéniosité de Mowgli. Dans la nouvelle, celui-ci devient vite très débrouillard... et il effectue un séjour chez les humains, avant de retourner dans la jungle. Peut-être nous garde-t-on cela pour un prochain film...

   Pour savoir ce qu'est devenu Mowgli, il faut lire le "prequel" (littéraire) Dans la jungle, écrit par Kipling avant les deux autres. On y découvre un jeune homme qui a grandi dans les bois et qui entre en contact avec des agents britanniques chargés de la gestion de la forêt.

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mardi, 03 novembre 2015

Suffisance radiophonique

   C'est dans la voiture que j'écoute le plus souvent la radio. Le matin, je passe d'une station à l'autre, en général France Inter ou France Culture (qui développe davantage les sujets internationaux). Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre ceci, aujourd'hui, vers 7h30 :



   Pour réécouter l'intégralité de la chronique de ce Charles Dantzig, il faut "charger" la "Matinale des écrivains" de France Cul' et se rendre à 1h03. On entendra l'écrivain commencer son propos par... une référence à son dernier livre ! (Un peu d'autopromotion ne peut pas faire de mal...)

   Plus dérangeants sont ses raccourcis historiques. Les motivations de Gavrilo Princip (l'auteur de l'attentat de Sarajevo) sont autrement plus complexes (et débattues) que ce qui ressort de cette chronique écrite à la hâte... trop même, puisque, dans sa précipitation, Charles Dantzig a omis de vérifier les détails de la biographie de l'ancien Premier ministre israélien Menahem Begin, mort dans son lit (en 1992) et pas sous les coups d'un fanatique.

   L'écrivain l'a sans doute confondu avec Yitzhak Rabin, dont on commémore actuellement le vingtième anniversaire de la disparition. Le journaliste de France Culture s'est bien gardé de relever cette erreur. Il a même conclu l'intervention de l'invité par un peu de publicité pour son oeuvre.

   Une question demeure : le journaliste (Guillaume Erner) s'est-il rendu compte de la bourde de son invité, ou bien n'a-t-il pas rectifié en raison de sa propre ignorance ?

mercredi, 09 septembre 2015

Murdoch et Sherlock

   France 3 diffuse actuellement, le dimanche en première partie de soirée, la saison 8 de la série canadienne dont le héros est le catholique, séduisant, atypique et érudit inspecteur William Murdoch, de la maréchaussée de Toronto. (L'an dernier, on avait pu l'entendre donner, en pleine enquête, une leçon de vocabulaire à son supérieur hiérarchique.)

   Dans le deuxième épisode programmé le 6 septembre (intitulé "Une admiration sans limites"), le héros découvre qu'il a des "fans", qui perturbent quelque peu son enquête, qui tourne autour d'un livre méconnu de Mark Twain, Plus fort que Sherlock Holmes.

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   On ne peut pas dire qu'il s'agisse d'un chef-d'oeuvre. Le célèbre écrivain d'outre-Atlantique a voulu livrer une histoire parodique, mais il a eu du mal à se dépêtrer des clichés. Cependant, son intrigue n'est pas sans lien avec celle de l'épisode des aventures de Murdoch. Dans les deux cas, il est question d'une vengeance longuement mûrie.

   C'est surtout un nouveau clin d'oeil, rapprochant les deux brillants enquêteurs... tout en respectant la vraisemblance historique : la nouvelle de Mark Twain a été publiée pour la première fois en 1902, alors que les aventures des policiers canadiens, qui ont débuté en 1895, en sont à leur huitième saison, donc en 1902-1903.

   Ce n'est pas la première fois que les deux figures sont associées dans une aventure. Dans l'épisode 3 de la saison 6 et dans l'épisode 4 de la saison 7, William Murdoch reçoit l'appui inattendu d'un jeune homme qui se prend pour une incarnation du détective britannique. Plus marquante avait été la mise en scène de la rencontre entre le policier canadien et l'écrivain Arthur Conan Doyle, dans l'épisode 4 de la saison 1.

lundi, 20 juillet 2015

Opium

   C'est le titre d'une bande dessinée de Laure Garancher, dont j'avais déjà apprécié Mon Fiancé chinois. Ici, l'histoire a pour cadre les années 1840-1860 et les Guerres de l'opium, quand l'Occident (avec à sa tête le Royaume-Uni) a fait courber l'échine à un empire multiséculaire.

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   Comme dans sa précédente oeuvre, les femmes sont les moteurs de l'intrigue. Ici, ce sont deux soeurs jumelles, Mei Ju et Mei Yun, qui vont connaître des destins contrastés.

   On découvre Mei Ju dans la première partie de l'histoire. C'est une demoiselle pleine de talents (parfois cachés). Elle vit à Canton, où elle travaille au service de la famille d'un riche commerçant, gros importateur d'opium.

   Le deuxième chapitre revient sur l'enfance et l'adolescence des deux soeurs, inséparables à l'époque. Sous l'influence de leur père, grand patriote chinois, elles vont être amenées à faire des choix différents.

   Dans le troisième chapitre, on suit à nouveau la belle Mei Ju, devenue espionne. Elle rencontre un jeune peintre britannique. Tous deux vont échanger sur l'art pictural... et dans bien d'autres domaines...

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   C'est un aspect de l'histoire qui revient à intervalle quasi régulier : l'intérêt pour la peinture, qu'elle soit occidentale ou orientale. La mère des héroïnes leur a appris à manier le pinceau. Elle-même est l'auteure de représentions de paysages... et Mei Ju aurait aimé elle aussi consacrer sa vie à cet art. Les péripéties de l'histoire chinoise l'ont poussée à changer ses projets.

   Le quatrième chapitre montre les retrouvailles des deux soeurs. On en apprend plus sur la vie de Mei Yun... et l'on découvre le secret que cache Mei Ju.

   Le cinquième chapitre est plus politique. Il démarre en 1858 et mène à la seconde guerre de l'opium et au saccage du Palais d'été par les Occidentaux. La grande histoire rejoint la petite, puisque Mei Ju est obligée de faire un choix terrible. De son côté, sa soeur va connaître un bouleversement dans sa vie sentimentale. Dans cette partie, je trouve que le côté romanesque se marie bien avec les considérations historiques. Au point de vue graphique, on sent que la dessinatrice a été marquée par certaines caricatures du XIXe siècle :

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(En bas se trouve un dessin paru dans Le Petit Journal en 1898. On remarque que, chez Laure Garancher, l'Allemand est remplacé par un Américain.)

   Je me garderai bien de raconter la suite. Sachez que le feuilleton familial se poursuit. La vie personnelle de Mei Ju subit encore les contrecoups de la vie politique chinoise, dans laquelle elle s'investit de plus en plus. On aimerait bien qu'il y ait une suite !

vendredi, 22 août 2014

Le jour le plus sang

   Plusieurs journaux (notamment Libération, Le Monde, Le Figaro, La Croix et Ouest-France) ont pensé à faire allusion à l'événement. Ce vendredi 22 août 2014, nous nous trouvons pile cent ans après le jour le plus meurtrier de la Première guerre mondiale... et même le plus meurtrier de tous les temps pour l'armée française (avec 27 000 morts, 40 000 en quatre jours). Un livre vient de lui être consacré :

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   Quand on pense à la Grande Guerre, on a souvent à l'esprit certaines batailles meurtrières, comme celles de Verdun et de la Somme, ou l'offensive ratée du Chemin des Dames. On oublie ou l'on ignore que les deux premières années du conflit ont été les plus meurtrières et que les mois les plus terribles ont été - et de loin - ceux d'août et septembre 1914, avec respectivement 84 500 et 99 000 morts côté français. A titre de comparaison, le mois d'avril 1917, qui fut le théâtre de l'inutile et sanglante offensive du Chemin des Dames, vit "seulement" 40 700 soldats français perdre la vie.

   L'auteur de l'ouvrage n'est pas historien de formation, même s'il a fait des efforts pour en acquérir les techniques. Habitué à manier les chiffres, il s'inspire notamment de travaux anglo-saxons. Le Royaume-Uni, contrairement à la France, commémore régulièrement "son" jour le plus sanglant de la guerre, le 1er juillet 1916 (avec 20 000 victimes, consécutives à la bataille de la Somme).

   Les deux premiers chapitres reviennent en détails sur les combats du 22 août 1914. Il apparaît que le commandement français a été défaillant, peu réactif, mal organisé, fonctionnant sur des schémas rendus obsolètes par la mécanisation des armées.

   Le troisième chapitre ("De Francfort à Rossignol") revient sur la période 1871-1914. Il ne refait pas toute l'histoire des tensions franco-allemandes. Il met en exergue les points qui expliquent l'organisation de chaque armée et ses choix stratégiques, aussi abordés dans le chapitre suivant.

   Puis sont abordés l'entrée en guerre et les premiers combats, notamment en Belgique. Ils sont déterminants pour expliquer la journée du 22 août et permettront au public français de mieux percevoir le début du conflit chez nos voisins d'outre-Quiévrain.

   Particulièrement intéressant est le chapitre 8 ("L'armée allemande face aux civils"). L'auteur y revient sur les "atrocités allemandes", qui ont été bien réelles. Cherchant les facteurs d'explication, il remonte à la guerre de 1870-1871, mais aussi aux conflits coloniaux et à l'intervention européenne en Chine, à l'occasion de la révolte des Boxers. Le pire est atteint dans le Sud-Ouest africain (la future Namibie), avec le génocide des Hereros, dont les modalités ressemblent étrangement à ce que l'Europe a connu une quarantaine d'années plus tard...

   Dans l'épilogue, Jean-Michel Steg raconte sa venue sur le terrain des combats acharnés de ce jour-là et termine par une histoire bouleversante.

   Bien que pas très long (à peine plus de 200 pages), le livre regorge d'anecdotes, puisées dans les archives ou d'autres ouvrages spécialisés. On y croise des troupes coloniales, des réservistes du Midi, des noms connus (l'oncle du futur général Leclerc et le jeune De Gaulle). De longs passages sont consacrés aux perfectionnements de l'armement (fusils, mitrailleuses et canons à obus). On en sort globalement consterné que l'armée française ait été aussi mal dirigée et que tant de vie aient été sacrifiées sur l'autel de "l'offensive à outrance".

vendredi, 11 juillet 2014

Un Lotois dans les Andes

   Ce Lotois était Théodore Ber, né à Figeac en 1820 et mort à Lima (au Pérou) en 1900. Son parcours n'est toutefois pas étranger à l'Aveyron, puisque, quelques années après sa naissance, sa famille s'est installée à Decazeville (où vécut par la suite sa soeur, devenue adulte). Lui même fut, à partir de l'âge de 15 ans, employé dans divers ateliers de mercerie, d'abord à Rodez, puis à Bordeaux, avant de "monter" à Paris.

   Toutes ces informations sont issues d'une passionnante exposition (temporaire) du musée Champollion, à Figeac : "40 ans dans les Andes - L'itinéraire oublié de Théodore Ber". Elle coïncide avec l'édition des mémoires du Lotois, sous la forme d'un assemblage de fragments d'un journal inachevé :

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   Il est fils d'artisan-commerçant. Sur l'acte de naissance, son père est présenté comme "tailleur". On dit aussi qu'il est issu d'une famille de couturiers. Quand ils s'installent à Decazeville, le père ouvre un magasin de confection. (Notons que la -jeune- ville ouvrière n'a pas fait bonne impression sur Théodore, qui l'a plus tard qualifiée de "vilain trou"...)

   C'est lors de son séjour à Paris qu'il se radicalise. On est sous la Monarchie de Juillet et il fréquente des cercles républicains. Il y a aussi de fortes chances qu'il soit devenu franc-maçon. Il est arrêté en 1841, mais vite relâché. En 1845, il participe à la fondation d'un journal, La Fraternité. En 1848, on le retrouve du côté des révolutionnaires les plus actifs. Il devient même chef de barricade. Par la suite, il a été envoyé dans l'Aveyron, comme secrétaire du commissaire du gouvernement. S'est-il présenté aux élections législatives ? On serait tenté de le penser en lisant un article du (formidable) livre de Roger Lajoie-Mazenc Fantassins de la démocratie. Page 99, il y est question d'un Ber (sans prénom), "ouvrier, candidat aux législatives en 1848 (non élu, arrive en 55e position avec 627 voix pour 10 sièges à pourvoir)".

   En 1851, il s'oppose au coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Mais, plus que ses ennuis politiques, ce sont semble-t-il des problèmes conjugaux (il est marié depuis 1847 à une certaine Emilie Fanton) ou des soucis financiers qui le poussent à émigrer. On le retrouve en Amérique du Sud, d'abord au Chili (1860) puis au Pérou (1863). Il y a exercé de nombreux métiers, manuels comme intellectuels. Il a notamment enseigné le français. Il ne rentre en France qu'à la chute du Second Empire. A Paris, il rejoint les Communards et devient le secrétaire de l'une des figures marquantes du mouvement, Charles Delescluze.

   Menacé en raison de ses engagements, il retourne en Amérique du Sud, où sa réputation de Communard finit par le rattraper. N'étant plus employé comme précepteur, il contribue à différents journaux francophones (L'Union nationale, L'Echo du Pérou) et finit par en diriger un (L'Etoile du Sud). C'est à cette époque qu'il commence à se lancer dans des fouilles archéologiques, en amateur. Il va y laisser sa maigre fortune, mais aussi faire de belles découvertes, qui lui valent de faire partie de la délégation du Pérou (curieusement dominée par des Français) au Congrès des Américanistes de 1875, qui se déroule à Nancy. (En 1878, il est même devenu membre de la Société américaniste de France !)

   En 1876, il se lance dans un périple en Bolivie, où il est resté 6 mois, dont 4 à vivre parmi les Indiens, pour lesquels il a pris fait et cause, contre l'exploitation dont ils sont victimes de la part des descendants des colons européens. Il se désintéresse de plus en plus de la France, où il revient pour la dernière fois en 1893.

   Théodore Ber était donc un homme engagé. Il garda ses convictions après s'être installé en Amérique du Sud. Il s'est intéressé au sort des Indiens de la Sierra ainsi qu'à celui des travailleurs chinois (que l'on fait venir au Pérou depuis les années 1840), exploités par leurs employeurs. L'exposition propose plusieurs photographies (surtout des Indiens), prises pendant les fouilles de Ber par un Allemand, à sa demande. Pour la petite histoire, signalons que Ber détestait la tauromachie. C'était aussi un "bon citoyen". Pompier volontaire, il a contribué à éteindre l'incendie qui a frappé la ville portuaire de Callao, bombardée par une escadre espagnole en 1866.

   A quoi ressemblait-il ? Vers la fin de sa vie, à ceci :

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   C'est la personne assise, entre le gouverneur militaire de la région bolivienne où se trouve le site de Tiahuanaco (à proximité du lac Tititcaca) et le curé du village, chez lequel il logeait à l'époque.

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   J'ai aussi souligné Ancon sur la carte ci-dessus, parce que c'est sur ce site péruvien qu'il a fait beaucoup de découvertes. La construction d'un chemin de fer a mis au jour un ancien cimetière. Comme les défunts étaient enterrés avec tous leurs biens, la découverte des tombes a ressuscité toute une civilisation. Voici par exemple un lama tacheté (prêté par le musée du Quai Branly) :

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   Il est caractéristique de la culture Chancay, qui s'est développée entre 1100 et 1450. On a aussi trouvé une étrange pièce de tissu, sans doute originaire d'un royaume chimu du Nord, qui, à l'époque, avait déjà été annexé par les Incas :

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   Impressionnantes sont aussi les momies, enveloppées dans plusieurs couches de tissus. En voici un exemple :

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   En Bolivie, la moisson a été aussi très riche. Le site de Tiahuanaco est plus ancien que celui d'Ancon. Il aurait été peuplé dès le IVe siècle avant JC, l'apogée ayant été atteint entre  les Ve et Xe siècles après JC.  La cité est devenue la plus peuplée d'Amérique du Sud, comptant peut-être 30 000 habitants. Au XIe siècle, elle a soudainement périclité. Ber et son équipe ont notamment trouvé un vase (sans doute un encensoir) à tête de puma :

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   Un peu plus loin, on tombe sur un étrange objet, allongé, sculpté et creux... c'est un inhalateur de drogue !

   De nouvelles découvertes ont été réalisées à l'occasion d'une expédition de 5 ans sur le piémont amazonien, dans la vallée de Chanchamayo, dans la colonie de La Merced (voir la carte du début). Théodore Ber y est toujours révolté par le comportement de certains Européens vis-à-vis des populations andines. C'est aussi l'époque où il exerce à peu près tous les métiers et semble se plaire dans une vie rude et frugale, loin de l'Occident supposé évolué.

   Parmi les pièces visibles dans l'exposition, j'ai aussi remarqué une tête réduite, production des Indiens Shuars, que l'on connaît mieux sous le nom de Jivaros. Le texte d'accompagnement précise qu'à l'origine, il s'agissait pour le vainqueur d'un combat de se protéger de la vengeance du vaincu (de son esprit). Par la suite, ces têtes ont fait l'objet d'un commerce de plus en plus important, ce qui explique que certaines ne soient pas d'origine, mais des "créations" destinées aux voyageurs fortunés...

   Voilà, je n'ai pas tout dit, mais j'espère vous avoir donné envie d'en savoir plus sur ce Lotois au destin peu ordinaire. L'exposition est visible jusqu'au 5 octobre 2014.

vendredi, 13 juin 2014

Il voulait devenir maire de Rodez

   Il va bien entendu être question de Christian Teyssèdre, auquel le journaliste Gérard Galtier consacre un livre, qui n'est pas une biographie au sens strict, plutôt le récit (nourri d'anecdotes) d'un parcours atypique :

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   Soyons clairs : si le bouquin contient, ici ou là, quelques critiques à l'égard de celui qui vient de se faire réélire maire de Rodez, le propos est globalement en empathie avec le personnage. Je pense que les deux hommes ont quelques points communs, notamment celui d'être, chacun dans leur domaine, des francs-tireurs.

   Christian Teyssèdre est un enfant du Faubourg, quartier moins bourgeois et plus frondeur que le sommet du chef-lieu aveyronnais. (Rappelons que Gérard Galtier s'y est présenté aux élections cantonales en 2011 et qu'il y a résidé, comme il l'avait précisé en réponse à l'un de mes billets.) A ceux qui ne le connaîtraient pas, le journaliste évoque l'épisode de la commune libre du Faubourg, dans les années 1930.

   Les amateurs de détails biographiques apprendront avec plaisir que le futur maire du Piton a effectué son service militaire dans l'infanterie de Marine (en tant qu'infirmier) et que, s'il a bien été reçu au concours d'entrée à EDF, il avait aussi réussi celui d'inspecteur de police !

   Le passage par EDF a visiblement joué un rôle non négligeable dans la carrière de Christian Teyssèdre. Il y a fait quelques rencontres (notamment celle d'Anne-Christine Her, aujourd'hui neuvième adjointe au maire), s'y est investi dans le travail syndical (à la CFDT)... et s'y est visiblement ennuyé, ce qui l'a peut-être poussé à s'engager en politique.

   Gérard Galtier s'attarde un peu plus sur les premiers pas du futur maire. Il a rejoint le PS, où il fait un peu tache. La plume se fait ici acerbe vis-à-vis de ces notables de gauche qui se sont très bien accommodés de la droite pendant des années, à Rodez et dans le reste de l'Aveyron. Il m'a semblé percevoir un poil de rage dans l'écriture de cette partie. L'auteur s'est longtemps battu contre l'ancien président du Conseil général, Jean Puech, qui, selon certains observateurs, a maintenu le département sous cloche (et sous son contrôle) pendant trois décennies.

   Mais c'est un autre élu de la "Majorité départementale" qui hérite nominalement de ses piques : Michel Astoul, qui fut l'adjoint de Marc Censi de 1989 à 2008. Gérard Galtier brosse un rapide portrait du cumulard, qui ne se représente pas sur le canton de Rodez-Est en 1998, où Christian Teyssèdre décide de se lancer.

   Les péripéties de la campagne sont contées par le menu détail, jusqu'aux recours en justice. Battu au second tour de seulement trente voix, le candidat socialiste a estimé que le journal de campagne distribué juste avant le premier tour de l'élection enfreignait le code électoral. C'est allé jusqu'au Conseil d'Etat, dont la décision, si elle déboute Christian Teyssèdre, reconnaît que la distribution du journal violait le code électoral, mais qu'elle ne suffit pas à expliquer la défaite du socialiste, pourtant de seulement trente voix ! Si on lit entre les lignes, le texte semble dire que la requête de Christian Teyssèdre aurait pu aboutir s'il l'avait présentée autrement.

   Ceci dit, cette affaire ne fut qu'une étape dans l'ascension politique du futur maire de Rodez. Son concurrent victorieux, Dominique Costes, n'a pas longtemps profité du mandat, puisqu'il a été battu en 2004 et qu'il a échoué aux municipales suivantes. Aujourd'hui recasé à la CCI, aux côtés de Manuel Cantos, il continue à faire de la politique (selon les mauvaises langues), mais de manière plus subreptice.

   La suite du livre de Gérard Galtier nous mène aux municipales de 2008 et à la victoire pas si surprenante que cela de la liste d'union de la gauche, dès le premier tour. L'auteur rappelle en effet qu'en janvier 2008, un sondage de l'IFOP avait donné la liste Teyssèdre en tête du premier tour... avec 51 % des voix. (En mars suivant, elle a finalement recueilli 52,5 % des suffrages exprimés.)

   Le livre décevra ceux qui s'attendaient à ce qu'il règle quelques comptes post-2014. (Il contient juste une phrase, en fin de volume.) Son propos s'arrête au début du premier mandat. Mais nul doute que, si le maire n'avait pas été reconduit cette année, la conclusion aurait été différente.